UNE VIEILLE COUVERTURE PLEINE DE TROUS
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Susan Levi-Peters
Mon père avait l’habitude de dire: «La Loi sur les Indiens est comme une vieille couverture pleine de trous. Il y en a tellement qu’elle ne nous tient même plus au chaud.»
Il disait déjà cela il y a plus de 40 ans. Imaginez combien de trous cette couverture doit avoir aujourd’hui. Il n’en reste peut-être plus qu’un ruban.
Mon père a été élu chef d’Elsipogtog pendant 13 élections consécutives. À l’époque, les élections avaient lieu tous les deux ans. Il croyait qu’un scrutin tous les deux ans favorisait une meilleure reddition de comptes et obligeait les dirigeants à travailler davantage et plus rapidement.
Je suis d’accord avec lui. À mon avis, tenir des élections tous les quatre ans dans une Première Nation n’est pas une bonne chose. Aujourd’hui, à Elsipogtog, les élections ont lieu tous les quatre ans.
Mon père gouvernait davantage en s’appuyant sur les traités que sur la Loi sur les Indiens. Je ne crois même pas qu’il apportait cette loi dans la salle du conseil. Il n’en était vraiment pas partisan. Il croyait fermement à l’autonomie gouvernementale et à nos traités.
C’est sous sa direction que les traités migmag ont été remis de l’avant à Elsipogtog et dans le Canada atlantique au début des années 1980. Ce travail a contribué au mouvement qui a mené, en 1999, à l’arrêt Donald Marshall de la Cour suprême, qui a confirmé l’importance juridique des traités migmag.
Après sa retraite, la Loi sur les Indiens a pris une place beaucoup plus importante dans la salle du conseil.
Comme je le dis toujours, la Loi sur les Indiens et les traités sont deux documents juridiques différents. La Loi sur les Indiens n’a pas été créée à cause des traités, pas plus que les traités n’ont été conclus à cause de la Loi sur les Indiens.
La Loi sur les Indiens a été créée pour enlever le « sauvage » de l’Indien. Les traités, eux, ont été conclus dans un esprit de paix et d’amitié.
Selon les traités, le chef dispose d’un droit de veto avec l’appui du peuple. Le chef travaille avec le conseil, mais surtout pour le peuple. Les conseillers travaillent pour ceux qui les appuient, tandis que le chef travaille pour l’ensemble de la population et avec le conseil.
Sous la Loi sur les Indiens, le fonctionnement du leadership est différent. Comme le disait mon père: «Même le préposé à la fourrière a plus de pouvoir que le chef.»
La majorité du conseil détient le pouvoir. Elle peut voter en bloc et passer outre au chef comme à la population. La structure ressemble davantage à celle des gouvernements provincial et fédéral, tout en demeurant différente.
Un chef peut se retrouver en situation minoritaire, mais il ne peut pas déclencher lui-même une élection lorsqu’une majorité du conseil s’oppose à lui. Le chef et la communauté doivent alors vivre avec les conséquences de cette situation jusqu’à la fin du mandat, même si la population en subit les contrecoups sans en être responsable.
Je me souviens de l’époque où nos élections se faisaient avec deux bulletins de vote: un pour le poste de chef et un autre pour les postes de conseillers. En 2008, lors de ma dernière élection, nous sommes passés à un seul bulletin. Les deux bulletins symbolisaient pourtant deux fonctions différentes.
J’ai récemment participé à une entrevue au sujet de la Loi sur les Indiens et de mon expérience comme première femme à devenir chef de ma communauté.
Je ne pensais pas verser de larmes pendant cette entrevue. Mais en repensant aux difficultés que j’ai vécues, l’émotion m’a rattrapée. J’ai réalisé tout ce que ma communauté et moi-même avions dû affronter dans un système imposé par le gouvernement du Canada.
J’ai été honorée qu’une jeune femme de notre communauté, qui étudie le droit autochtone, me demande cette entrevue. C’était la première fois que quelqu’un me questionnait sur mon expérience comme première femme chef de ma communauté, sur le rôle joué par mon père, ancien chef, et sur celui de la Loi sur les Indiens.
Pour comprendre le fonctionnement de ma communauté, mon père l’expliquait mieux que quiconque lorsqu’il disait: «À l’extérieur de Big Cove, je suis le chef Levi. Mais à Big Cove, je suis simplement Albert.»
Le poste de chef inspire beaucoup de respect, mais le chef demeure aussi un membre de la communauté et le restera toujours.
Qu’une personne de ma propre communauté me demande aujourd’hui de raconter mon histoire représente donc un honneur. Cela me remplit également de fierté et d’espoir de voir de jeunes adultes migmag poursuivre leurs études, particulièrement dans le domaine du droit.
Après cette entrevue, j’ai réalisé que ma communauté avait connu, au cours des quelque 40 dernières années, deux formes très différentes de leadership: une gouvernance fondée sur les traités et une autre fondée sur la Loi sur les Indiens.
Après la retraite de mon père, notre conseil a adopté une façon de fonctionner beaucoup plus étroitement liée à la Loi sur les Indiens. C’était quelque chose de nouveau pour nous.
Aujourd’hui, à mes yeux, ma communauté traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire. Le recours à l’aide sociale demeure élevé depuis plus de 30 ans, l’itinérance atteint des niveaux que je n’avais jamais vus et des enfants vivent dans des conditions qui peuvent présenter des risques pour leur santé.
Pendant ce temps, le gouvernement fédéral annonce des millions de dollars destinés aux Premières Nations. Alors je me demande: où va cet argent?
Cela m’attriste, car je me souviens du rêve de mon père. Il voulait qu’Elsipogtog se gouverne elle-même et que chacun puisse recevoir, comme il le disait, «sa juste part de la richesse», afin que personne ne manque de rien.
Il semble que nous ayons pris un mauvais tournant, ou peut-être essayons-nous encore de comprendre ce qui s’est produit lors de la collision entre les traités et la Loi sur les Indiens
Elsipogtog, autrefois Big Cove, a connu ces deux formes de gouvernance. En moins de 35 ans, j’ai vu ma communauté passer de ce que je considérais comme l’une des Premières Nations les mieux placées pour parvenir à l’autonomie gouvernementale à une communauté confrontée à une grande pauvreté et à l’itinérance.
La Loi sur les Indiens a créé davantage d’«Indiens» que ne l’ont fait nos ancêtres. Elle a accordé ce statut à des personnes qui n’ont pas nécessairement d’ascendance indienne, tandis que, selon notre compréhension des bénéficiaires des traités, la filiation compte et il faut avoir au moins un parent indien.
La structure gouvernementale et le processus électoral inspirés des systèmes provincial et fédéral ont été introduits dans notre communauté. Le vote par correspondance et le système des «partis», où un vote en bloc donne le pouvoir à la majorité du conseil, sont devenus la norme.
Le «parti» choisissait ensuite son chef si son candidat au poste de chef n’avait pas été élu.
Tout cela était nouveau pour ma communauté, et nouveau pour moi aussi. La Loi sur les Indiens était devenue notre nouveau livre de référence pour gouverner notre peuple. Les traités avaient disparu de la salle du conseil.
Je me souviens à quel point j’étais enthousiaste. Moi aussi, j’avais de grands rêves pour Elsipogtog. Je partageais le rêve de mon père: celui d’une communauté indépendante, autonome, gouvernée selon les traités et qui ne dépendrait pas du gouvernement.
Mais la Loi sur les Indiens s’est imposée face à cette vision.
Je ne connaissais presque rien à cette loi avant de m’engager en politique dans ma communauté. Tout ce que je savais, c’est qu’elle ressemblait à une vieille couverture pleine de trous dont notre peuple n’avait plus besoin.
Cette vieille couverture était devenue inutile. Ce fut donc tout un choc de la voir utilisée dans notre salle du conseil, puis utilisée contre moi en tant que chef.
Lors de ma toute première réunion avec le conseil, la majorité a adopté une motion me retirant le peu d’autorité que le chef possédait encore, jusque dans la gestion quotidienne du bureau du conseil de bande.
Était-ce parce que j’étais une femme? Était-ce une lutte de pouvoir? Peut-être les deux.
La Loi sur les Indiens peut être utilisée pour aider les Autochtones ou pour leur nuire. Tout dépend parfois de la manière dont elle est interprétée.
J’ai appris à connaître ces deux formes de leadership. La Loi sur les Indiens a été une leçon difficile.
Lorsque j’y repense aujourd’hui, je me revois lutter de toutes mes forces pour échapper à cette loi. Mais notre propre gouvernement n’était pas prêt. Ma communauté, elle, l’était.
Tout s’est transformé en lutte de pouvoir, et nos jeunes en ont payé le prix.
Je savais alors que le moment n’était pas venu. Je n’avais plus la force nécessaire. Notre peuple avait été affaibli par la Loi sur les Indiens.
Et peut-être aurais-je dû travailler davantage avec nos traités.
