LA VÉRITÉ AVANT LA RÉCONCILIATION
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Susan Levi-Peters
Le 30 septembre, la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation rend hommage aux survivants des pensionnats autochtones, ainsi qu’aux enfants qui ne sont jamais rentrés chez eux. C’est d’ailleurs la formulation employée aujourd’hui par le gouvernement fédéral pour cette journée commémorative.
Je me souviens du moment où cette histoire a enfin été racontée. J’étais alors cheffe d’Elsipogtog. Phil Fontaine, ancien chef national de l’Assemblée des Premières Nations et lui-même survivant des pensionnats, militait pour que justice soit rendue. J’entendais les témoignages de survivants de ma propre communauté et j’avais du mal à comprendre comment de telles choses avaient pu se produire pendant aussi longtemps. Je ne réalisais pas encore que toute ma communauté, moi y compris, en vivait les conséquences. Beaucoup ont appris à survivre. D’autres n’y sont pas parvenus. Par moments, cela ressemblait à la survie du plus fort.
Phil Fontaine a été l’un des premiers dirigeants autochtones à parler publiquement, dès 1990, des sévices qu’il avait subis dans un pensionnat.
Lorsque les survivants des pensionnats ont commencé à prendre la parole, leur courage a encouragé les anciens élèves des externats indiens fédéraux à faire de même. Leur parole nous a donné la force de raconter, nous aussi, ce que nous avions vécu.
La vérité et la réconciliation, c’est exactement cela: la vérité et la réconciliation. La vérité peut être difficile à entendre, mais il ne peut y avoir de réconciliation sans honnêteté. Une relation solide repose sur la confiance. Et lorsqu’elle a été brisée, la vérité doit d’abord être reconnue pour qu’une véritable réconciliation puisse commencer.
Ce qui s’est produit dans les pensionnats autochtones et dans les externats indiens fédéraux a brisé cette confiance. Dans toute relation de partenariat, la confiance est ce qu’il y a de plus difficile à reconstruire une fois qu’elle a été perdue.
Les gouvernements fédéral et provincial ainsi que les Premières Nations ont parcouru beaucoup de chemin, mais le voyage reste trop lent. Beaucoup de personnes souffrent encore. Certaines vivent toujours dans des logements qui présentent des risques pour leur santé ou connaissent l’itinérance. Nous sommes encore loin d’avoir dit toute la vérité. Parfois, nous avons l’impression de faire un pas en avant et deux pas en arrière.
Il est difficile de se faire dire que l’on a gagné sa cause pour ensuite avoir le sentiment, au moment de présenter sa demande d’indemnisation, d’être poussé vers le niveau le plus bas. J’avais entendu des survivants des pensionnats exprimer leurs inquiétudes au sujet de leur propre processus. Je n’en ai véritablement compris la portée que lorsque nous avons obtenu gain de cause pour les externats indiens fédéraux.
Beaucoup de gens connaissent aujourd’hui l’histoire des pensionnats et les terribles sévices qui y ont été infligés à des enfants autochtones. Mais on parle beaucoup moins des externats indiens fédéraux, ce qui peut laisser croire que les traumatismes et les mauvais traitements y étaient moins graves.
La grande différence, c’est que les élèves des externats rentraient chez eux après la classe. Nous demeurions dans notre communauté. Les mauvais traitements, eux aussi, se produisaient dans notre communauté.
L’externat indien de Big Cove, aujourd’hui Elsipogtog, a ouvert à la fin du XIXe siècle. Le pensionnat de Shubenacadie, le seul pensionnat autochtone des Maritimes, a fermé ses portes en 1967. Les externats, eux, ont continué de fonctionner longtemps après. Celui de Big Cove est demeuré ouvert jusqu’en 1985. Les documents relatifs au recours collectif donnent effectivement pour l’école de Big Cove une période allant de 1897 à 1985. Le pensionnat de Shubenacadie a, pour sa part, fonctionné de 1930 à 1967.
Les témoignages de nos aînés, particulièrement ceux aujourd’hui âgés de plus de 80 ans qui ont fréquenté l’externat de Big Cove, sont bouleversants. Les externats étaient sous la responsabilité du gouvernement fédéral, et les sévices qui y ont été vécus pouvaient être tout aussi graves.
Je suis moi-même une survivante des externats indiens fédéraux. Toute ma communauté porte encore les traces de ce système. Dans mon cas, ma demande d’indemnisation a été reconnue au niveau le plus élevé. Mais, à mes yeux, beaucoup d’anciens élèves n’ont pas obtenu justice.
Le processus nous posait un problème fondamental. Certains demandeurs vulnérables ont eu le sentiment d’être poussés vers le niveau d’indemnisation le plus bas, pour lequel aucun récit détaillé de leur expérience n’était exigé. Ils risquaient ainsi de ne jamais raconter ce qu’ils avaient véritablement vécu.
Je ne peux pas dire qu’un système a causé davantage de dommages que l’autre. Dans les pensionnats, les enfants étaient loin de leurs parents et, à Elsipogtog, seuls certains d’entre eux y ont été envoyés. Dans les externats, les enfants demeuraient dans leur communauté et rentraient chez eux après l’école. Mais leurs parents avaient peu de pouvoir face aux mauvais traitements. La faute était souvent rejetée sur l’enfant ou sur les conditions de vie de sa famille.
Des personnes venaient chercher les enfants et certains étaient parfois traînés jusqu’à l’école. Des parents étaient menacés de voir leurs enfants leur être retirés. Ils n’avaient pas voix au chapitre.
Curieusement, les élèves des externats enviaient parfois ceux des pensionnats parce que, lorsqu’ils rentraient chez eux, ils portaient de beaux vêtements. Et inversement, les enfants des pensionnats enviaient ceux des externats parce qu’ils avaient le droit de rester chez eux.
Ma mère a fréquenté l’externat indien. Elle a terminé la huitième année, qui était alors le niveau le plus élevé offert. Mon père y est allé jusqu’en troisième année. Après la mort de sa mère, il a dû partir travailler dans les bois.
La vérité, c’est que ceux qui ont le plus souffert de ces systèmes n’ont pas tous obtenu, selon moi, une réparation correspondant à ce qu’ils ont vécu. Guérir de ce qui nous a été enlevé simplement parce que nous étions Autochtones peut prendre toute une vie.
C’est un peu comme essayer de reconstruire une maison condamnée après des années de détérioration : chaque fois qu’on tente de la réparer, quelque chose d’autre s’effondre.
Lorsque les anciens élèves des externats ont obtenu gain de cause, j’ai ressenti un grand soulagement. Pourtant, au moment des indemnisations, de nombreux survivants vulnérables ont eu le sentiment d’être poussés vers le niveau le plus bas et qu’on leur disait qu’ils n’avaient pas besoin de raconter leur histoire. Certains auraient peut-être pu obtenir un niveau supérieur si toute leur expérience avait été prise en compte.
Aujourd’hui, des survivants des externats indiens fédéraux présentent de nouveau leurs récits et demandent au gouvernement fédéral de revoir leurs dossiers ainsi que l’ensemble du processus.
Ils demandent que leur vérité soit elle aussi entendue, afin que puisse commencer, pour eux aussi, la réconciliation.
