DONALD SAVOIE ET LOUIS J. ROBICHAUD
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Jean-Marie Nadeau
jmlacadie1@gmail.com
Nous ne sommes pas obligés d’aimer éperdument un auteur pour admirer ses écrits. C’est le cas de Donald Savoie et de son remarquable livre consacré à Louis J. Robichaud, Le moment était venu pour quelqu’un comme lui.
L’auteur reconnaît avoir évolué une grande partie de sa vie dans les hautes sphères politiques et économiques du Nouveau-Brunswick. Il était aussi un ami de Robichaud et a bien connu K.C. Irving, deux hommes dont les rapports ont souvent été complexes. Nous pouvons reprocher à Donald Savoie de s’être éloigné du monde ordinaire auquel Robichaud demeurait profondément attaché. Le plus important, c’est que les Acadiens et les Acadiennes lisent ce livre afin de mieux comprendre l’héritage de Louis J. Robichaud et la place considérable qu’il occupe dans l’histoire de l’Acadie du Nouveau-Brunswick.
Savoie montre bien à quel point Robichaud était une véritable bête politique, profondément attachée à la population du Nouveau-Brunswick et, particulièrement, au peuple acadien. Son gouvernement a contribué à transformer une province pauvre, marquée par de profondes inégalités régionales, en une société plus moderne, mieux organisée et davantage en mesure de prospérer.
J’ai personnellement plusieurs bons amis anglophones qui aiment l’Acadie. Je ne me suis jamais battu contre les Anglais, mais toujours pour l’Acadie. J’ai donc apprécié que l’auteur mentionne abondamment plusieurs anglophones qui ont œuvré aux côtés des Acadiens dans les années 1960 : DesBrisay, McElman, Drummie, Byrne, Deutsch, Tansley et plusieurs autres. Certains provenaient notamment de la fonction publique de la Saskatchewan et sont venus contribuer à la modernisation de la province.
À mes yeux, les gouvernements Robichaud ont mené des politiques que l’on pourrait qualifier de sociales-démocrates. Sans l’apport de ces hauts fonctionnaires anglophones, il aurait été beaucoup plus difficile de réaliser l’ambitieux programme Chances égales pour tous.
Au même moment, le rôle du gouvernement fédéral dans le financement des programmes provinciaux prenait lui aussi de l’ampleur. Le Nouveau-Brunswick a bénéficié de cette évolution des relations fédérales-provinciales, notamment pour soutenir sa modernisation. Sans cet apport financier, plusieurs des réformes entreprises durant cette période auraient été beaucoup plus difficiles à réaliser.
L’un des aspects fascinants de l’action de Robichaud est aussi le rapport étroit qu’il entretenait avec sa fonction publique. Son gouvernement a profondément modernisé l’administration provinciale. J’aurais aimé que Donald Savoie insiste davantage sur la place qu’a occupée la reconnaissance des droits syndicaux des employés de l’État dans cette transformation.
Cette dimension mérite effectivement d’être conservée : en 1968, la Loi relative aux relations de travail dans les services publics a accordé des droits étendus de négociation collective à des dizaines de milliers d’employés publics.
L’auteur fait également appel à nos émotions lorsqu’il raconte les insultes et les menaces dont Robichaud a été la cible. L’adoption de la Loi sur les langues officielles, en 1969, a notamment suscité de vives réactions chez certains opposants au bilinguisme, surtout des anglophones. On l’a traité de «frog», de communiste, de traître… Il a aussi reçu des menaces de mort! Cette loi a pourtant été adoptée à l’unanimité par l’Assemblée législative.
Je suis toutefois étonné que l’auteur accorde si peu de place aux mouvements étudiants de 1968-1969 à l’Université de Moncton. Ces événements ont profondément secoué la société acadienne de l’époque et placé le gouvernement Robichaud dans une position particulièrement délicate. Des étudiants réclamaient notamment un meilleur financement de l’Université et dénonçaient les inégalités qui persistaient dans la province.
Il est également intéressant de constater le respect que Robichaud éprouvait pour son adversaire progressiste-conservateur Richard Hatfield. Une fois au pouvoir, ce dernier a poursuivi certaines transformations institutionnelles amorcées sous son prédécesseur. Son gouvernement fera notamment adopter en 1981 la Loi reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques officielles au Nouveau-Brunswick.
Le livre de Donald Savoie rend pleinement compte de l’importance historique de Louis J. Robichaud et de la décennie pendant laquelle il a dirigé le Nouveau-Brunswick. Les grands personnages politiques sont rares, et Robichaud appartient incontestablement à ceux qui ont profondément marqué leur époque.
Ce livre mérite d’être lu. Merci, Donald, de nous avoir ramenés à cette période déterminante de notre histoire.
