Savoir d’où l’on vient
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Susan Levi-Peters
Récemment, un de nos enfants adultes m’a apporté une copie de l’arbre généalogique de ma famille.
Cela m’a ramenée plusieurs années en arrière. Un jour, en entrant chez mes parents, j’avais aperçu sur la table de la salle à manger une immense feuille dépliée qui en couvrait presque la moitié. Au centre figurait un drapeau acadien et, tout autour, une multitude de noms.
J’avais demandé ce que c’était. Mon père m’avait répondu que quelqu’un l’avait apportée et qu’il s’agissait de la famille biologique de ma grand-mère et de ma mère. J’avais été surprise de voir autant de noms, mais je n’avais pas posé davantage de questions. Ma mère avait replié la feuille et l’avait rangée. Je ne l’ai jamais revue.
L’arbre généalogique que notre fille m’a récemment remis concernait cette fois la famille de mon père. J’avais entendu parler de mes grands-parents, bien sûr, mais je n’avais jamais vraiment interrogé leurs origines. Ils étaient décédés avant ma naissance.
En regardant les familles Levi et Joseph, liées aux premiers chefs élus d’Elsipogtog sous la Loi sur les Indiens, j’ai compris à quel point les liens de parenté remontent loin. Lorsqu’on suit les générations, on découvre que beaucoup de membres de la communauté sont apparentés.
J’ai aussi été étonnée de constater jusqu’où remontaient les renseignements généalogiques. On pourrait croire que nos arbres familiaux n’ont pas été documentés. Je l’avais moi-même cru, parce que j’avais surtout grandi avec l’histoire orale.
Dire qui nous sommes
Chez les Migmag, demander à quelqu’un d’où il vient, qui sont ses parents ou à quelle famille il appartient est tout à fait naturel.
Nous sommes généralement fiers de dire qui nous sommes et d’où nous venons.
Lorsque nous avons vécu à l’extérieur de la réserve, j’ai cependant rencontré plusieurs personnes qui affirmaient être autochtones ou Migmag. Lorsque je leur demandais de quelle Première Nation ou de quelle famille elles venaient, certaines réagissaient très mal. Une femme nous a même menacés de poursuites si nous continuions à poser ces questions.
Cela m’avait profondément déroutée. Chez nous, ces questions ne sont pas perçues comme une attaque. Elles permettent simplement de comprendre les liens entre les familles.
Depuis, je suis devenue plus prudente. J’ai aussi vu des personnes se présenter comme Migmag dans des milieux professionnels ou institutionnels sans que leur lien avec une communauté me paraisse clair. C’est une situation qui me préoccupe particulièrement lorsque des emplois ou des consultations sont destinés aux Autochtones.
Une histoire familiale complexe
L’histoire de ma propre famille montre pourtant à quel point l’identité et la filiation peuvent être complexes.
L’un de mes arrière-grands-pères, le grand-père de mon père, fut le deuxième chef élu d’Elsipogtog sous la Loi sur les Indiens. Il avait été adopté par une famille Levi d’Elsipogtog.
Ses parents biologiques étaient Fidel Daigle, un Français, et Ester McDermott, une Irlandaise. Une épidémie de variole avait décimé la famille Levi et il en avait été le seul survivant.
Il n’avait donc pas lui-même d’ascendance autochtone, mais il allait devenir l’un des chefs ayant servi le plus longtemps à Elsipogtog. La Loi sur les Indiens permettait d’ailleurs qu’un chef ne soit pas nécessairement Autochtone ni même résident de la réserve.
Aujourd’hui, une très grande partie des familles d’Elsipogtog, ainsi que de familles d’une autre Première Nation de la région de Miramichi, descendent de lui.
Il s’est marié deux fois. Sa première épouse venait d’Esgenoôpetitj. Ils ont eu deux enfants avant son décès, dont mon grand-père. Avec sa seconde épouse, originaire d’Elsipogtog, il a eu huit autres enfants.
Le dernier Sagamao traditionnel d’Elsipogtog remonte à l’époque de la Confédération. Plus tard, son fils, qui possédait une ferme dans la communauté, devint le premier chef élu en vertu de la Loi sur les Indiens. Il épousa une femme d’Esgenoôpetitj et l’un de leurs enfants fut ma grand-mère paternelle.
Ainsi, quand je regarde cet arbre généalogique, je ne vois pas seulement des noms. Je vois des histoires, des déplacements, des mariages, des adoptions et des générations qui se croisent.
La rivière de feu
Elsipogtog se trouve dans le comté de Kent. La réserve fut autrefois désignée sous le nom de Richibuctou Reserve No. 15, puis de Big Cove — Mesgig Oelneg — avant que le nom d’Elsipogtog ne soit adopté.
On m’a raconté plusieurs histoires sur la signification d’Elsipogtog, la « rivière de feu ».
Selon l’une d’elles, au lever ou au coucher du soleil, les reflets donnaient à la rivière l’apparence d’être en flammes.
Une autre histoire, à laquelle je me sens davantage liée, raconte qu’une huile naturelle aux propriétés médicinales sortait autrefois de la terre. Cette médecine aurait été mal utilisée. Le Créateur l’aurait alors retirée en envoyant des éclairs qui mirent le feu à l’huile, donnant naissance à la rivière de feu.
Lorsque j’étais petite, le grand-père d’une de mes cousines, lui-même ancien chef, nous racontait l’histoire du «grand feu». Il disait que lorsque le feu avait atteint la rivière, notre communauté avait été protégée par un Ginap, un guerrier doté d’une grande force et de dons puissants reçus du Créateur. Le Ginap aurait placé une sorte de dôme au-dessus du peuple afin de le protéger des flammes.
Des années plus tard, lorsqu’un Aîné est venu nous rendre visite dans notre nouvelle maison, il nous a parlé de cette terre. Selon lui, à certains endroits, lorsqu’on frappait le sol du pied, on pouvait entendre un son creux. Son propre grand-père lui disait de ne jamais creuser trop profondément à Elsipogtog, car la communauté pourrait «s’enfoncer».
Et moi-même, lorsque j’étais enfant, j’ai vu par endroits un liquide huileux sortir du sol.
Nos arbres généalogiques racontent donc bien davantage que nos liens de parenté. Ils nous ramènent vers les histoires de nos familles, de notre communauté et de la terre elle-même.
