Le temps des bleuets
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Susan Levi-Peters
Le mois d’août est celui de la récolte des bleuets. Hier comme aujourd’hui, chez les Mi’kmaq, le bleuet est à la fois un aliment, un remède et une source de revenus.
Quand j’étais jeune, nous allions dans le Maine, aux États-Unis, pour récolter les bleuets. Des gens d’Elsipogtog continuent d’y aller chaque année pour les ramasser au râteau. C’est une tradition annuelle qui disparaît rapidement. Malheureusement, ils sont beaucoup moins nombreux aujourd’hui, puisque les machines font désormais une bonne partie du travail.
La récolte des bleuets permettait notamment de gagner l’argent nécessaire pour acheter les vêtements en prévision de la rentrée scolaire. Les familles quittaient Elsipogtog pendant la première semaine d’août et installaient leur campement dans le Maine pour deux à quatre semaines.
Pour nous, les enfants, c’étaient des vacances d’été. Nous quittions la réserve, nous allions aux États-Unis et nous passions du temps avec notre famille et nos amis avant la rentrée. Tout le monde était toujours très enthousiaste.
Ramasser les bleuets au râteau était un travail difficile. La journée commençait tôt le matin, avant qu’il ne fasse trop chaud, et pouvait se terminer au milieu de l’après-midi selon la météo. Lorsqu’il pleuvait ou qu’il faisait trop chaud, nous ne travaillions pas.
Après une dure journée de travail, le plaisir était d’aller nous baigner dans l’étang. C’était de l’eau douce, contrairement à chez nous où nous nous baignions dans l’eau salée. C’était différent : il y avait même des sangsues !
Les enfants fréquentaient un camp de jour pendant que les parents travaillaient. Les fins de semaine, après la paie, les parents emmenaient leurs enfants magasiner dans les villes des environs. Plusieurs aimaient aussi fréquenter les foires de comté.
Chaque campement avait également son équipe de balle et les différents camps se retrouvaient pour participer à des tournois. Pendant quatre semaines chaque année, c’était chez nous.
Je pense que le fait de pouvoir travailler à son propre rythme et d’être payé en fonction de la quantité de bleuets récoltés nous donnait une certaine liberté, sans trop de stress. Les gens étaient heureux de travailler fort malgré les journées chaudes. Il y avait même des compétitions pour déterminer qui avait récolté le plus de bleuets, selon le nombre de boîtes remplies.
Nous étions payés à la boîte. Et ces boîtes étaient grosses, beaucoup plus grosses que celles que l’on trouve aujourd’hui à l’épicerie ! En travaillant fort, il était possible de gagner beaucoup d’argent.
Lorsque la saison de la récolte prenait fin, tout le monde rentrait à la maison avec les vêtements et les jouets achetés grâce à l’argent gagné en ramassant les bleuets. Il en restait généralement pour terminer les achats une fois de retour chez nous.
L’endroit où nous faisions la plus grande partie de nos achats dépendait du taux de change entre le Canada et les États-Unis. Les prix étaient moins élevés aux États-Unis, mais les produits étaient souvent de moins bonne qualité. Au Canada, les produits étaient généralement de meilleure qualité. Les règles et les normes canadiennes étaient plus strictes, ce qui était préférable pour le consommateur.
Se préparer à partir récolter les bleuets aux États-Unis était aussi excitant que de revenir au Canada après quatre semaines de travail et de plaisir. Lorsque nous quittions le campement pour rentrer chez nous, nous formions tout un convoi. Nous faisions plusieurs arrêts en chemin, tout en ayant hâte de retrouver notre communauté.
Le bleuet est l’un de mes fruits préférés. Ma mère me trouvait parfois assise dans le champ à manger des bleuets. Impossible de lui cacher que j’en avais mangé : la couleur de ma bouche disait tout !
Nous n’allions pas récolter les bleuets tous les ans, mais de nombreuses familles faisaient le voyage chaque année.
Avant que mon père devienne chef, il était chauffeur de taxi. Il conduisait des membres de la communauté dans le Maine afin qu’ils puissent y travailler pendant la saison des bleuets. Des Mi’kmaq du Cap-Breton faisaient également le voyage et continuent encore aujourd’hui à se rendre dans le Maine pour la récolte. Ils ont leurs propres campements.
À l’époque, les camps mis à la disposition des travailleurs n’avaient ni électricité ni eau courante. Des améliorations y ont été apportées récemment : un bâtiment abritant des toilettes et des douches ainsi qu’une cuisine ont été construits, et l’électricité est maintenant disponible.
Une ancienne croyance mi’kmaq veut que le bleuet soit un cadeau que Dieu, notre Créateur, nous a donné pour servir notamment de remède. La petite couronne au sommet du bleuet en serait le signe. Elle ressemble à une étoile à cinq branches, un symbole qui revêt une importance particulière pour les Mi’kmaq comme pour les Acadiens.
Chez les Acadiens, on m’a raconté que cette étoile représente Notre-Dame de l’Assomption et que, placée sur une maison, elle indiquait un lieu sûr où trouver refuge pendant et après la Déportation de 1755.
Chez les Mi’kmaq, elle représente « Oasôg – le Ciel ». L’étoile à cinq branches est également l’un des symboles de notre plus ancien système d’écriture, appelé « Gôelmgoetjoigasig – écriture du meunier noir ». Elle figure aussi sur notre plus ancien drapeau mi’kmaq, tout comme une étoile figure sur le drapeau acadien.
