NOTRE HISTOIRE DOIT ÊTRE RACONTÉE PAR NOUS-MÊMES
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Susan Levi-Peters
«Si vous n’avez pas les faits, plaidez le droit; si vous n’avez pas le droit, plaidez les faits.» Cette phrase est tirée de l’éloge funèbre prononcé par un collègue et grand ami de feu Wendell Maxwell, l’un des meilleurs avocats qu’ait connus Moncton et pour qui j’avais énormément de respect. Ces mots m’ont frappée et m’ont fait comprendre pourquoi il existe une barrière, ou du moins une incompréhension, entre le système de justice canadien et les Mi’kmaq.
En tant que Mi’kmaq, il peut être frustrant d’avoir affaire au système judiciaire, que l’on soit accusé ou victime. Le système peut être difficile à comprendre, car la justice canadienne n’a pas été conçue pour les Autochtones.
En 1867, lors de la naissance du Canada, les Mi’kmaq avaient leurs propres lois, leurs traditions, leurs coutumes et leur gouvernement. Nous formions notre propre nation. Mon père disait que les États-Unis avaient adopté une structure gouvernementale inspirée de la nôtre. Le président dispose d’un droit de veto semblable au pouvoir qu’exerçaient nos Sagamaog (chefs) avant 1876. La force d’un Sagamao vient de son peuple, et sa responsabilité consiste à protéger celui-ci et à défendre ses droits.
Au cours des 30 dernières années, pendant et après ma carrière politique, j’ai eu l’occasion de discuter avec de nombreux avocats et juges. J’ai assisté à des procès concernant nos droits. J’ai vu des membres de notre peuple devant les tribunaux, tant comme victimes que comme accusés. J’ai ainsi pu constater à quel point ce système judiciaire peut nous être étranger. Encore aujourd’hui, je ne le comprends pas entièrement.
Nous savons qu’il existe toujours deux côtés à une histoire et qu’il faut entendre équitablement les deux parties, sans quoi il ne peut y avoir de justice. D’après ce que j’ai pu observer, le système judiciaire canadien repose beaucoup sur la capacité de chacun à défendre sa cause et, malheureusement, pas toujours sur la recherche de la vérité.
Je me souviens d’une conversation avec un juge qui, au début de notre discussion, m’avait suggéré de faire des études en droit. À la fin, il a ri et m’a dit: «Si vous allez à la faculté de droit, ils vont probablement vous mettre à la porte.» Nous avons ri tous les deux, mais je n’étais pas certaine de comprendre ce qu’il voulait dire. C’est en lisant l’éloge funèbre de Wendell Maxwell que cette remarque a pris tout son sens.
En 1867, les lois canadiennes ont été conçues pour les «sujets» de la Couronne, et non pour ceux que les textes de l’époque désignaient comme les «Indiens», puisque nous avions nos propres lois. Aujourd’hui encore, se retrouver devant les tribunaux peut constituer un véritable défi lorsque la langue et les coutumes sont si différentes.
Même lorsque nous connaissons notre histoire et nos droits, nous devons les expliquer devant les tribunaux du Nouveau-Brunswick et démontrer leur existence en utilisant le droit canadien. Nous devons expliquer pourquoi les traités de paix et d’amitié ont été conclus et en faire comprendre l’esprit et l’intention. Il faut également comprendre que la Loi sur les Indiens nous est étrangère, même si, depuis 1876, nos élections sont encadrées par cette loi et par le gouvernement fédéral.
Je me souviens d’avoir assisté aux procédures devant la Cour suprême dans les affaires Gray, Sappier et Polchies. Lorsque leurs avocats ont commencé à parler de notre histoire, je n’en croyais pas mes oreilles. Par moments, j’avais l’impression d’assister à une mauvaise plaisanterie. Je savais qu’ils ne comprenaient pas vraiment ce dont ils parlaient et j’étais convaincue que nous gagnerions.
Notre histoire et notre identité ne peuvent pas être constituées de fragments racontés par d’autres. Elles ne peuvent pas davantage être définies à notre place par les tribunaux ou les universités. Notre histoire doit être racontée par nous-mêmes.
Nous avons de nombreux dirigeants solides qui ont reçu dès leur enfance les enseignements de nos aînés. Certains possèdent à la fois les connaissances traditionnelles et contemporaines. Mais nous partageons tous la même histoire.
Malheureusement, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir. Les tribunaux ne comprennent pas toujours les peurs auxquelles nous sommes confrontés. Il fut un temps où l’une de ces craintes était de quitter la réserve et de risquer d’être tué par un policier. Aujourd’hui, cette peur est encore plus grande : il n’est même plus nécessaire de quitter la réserve. J’ai vu des affaires dans lesquelles, à mes yeux, justice n’a pas été rendue parce que le tribunal ne comprenait ni ce que nous vivions, ni les difficultés auxquelles nous étions confrontés. La situation est encore plus complexe aujourd’hui avec la multiplication des fausses revendications du statut d’Indien.
Il faut également être extrêmement prudent lorsque les tribunaux interprètent littéralement de vieux documents. Notre langue joue un rôle essentiel dans leur compréhension.
La langue mi’kmaq est particulière. Un même mot peut avoir différentes significations selon la façon dont il est prononcé, le ton employé et le contexte dans lequel il est utilisé. Son orthographe a également varié au fil des époques.
Prenons le nom mi’kmaq de Moncton. « Epetkutogoyek » correspond au système d’écriture du père Maillard, qui a succédé au système d’écriture mi’kmaq originel appelé Gômgoetjoigasig (« écriture du poisson-suceur »). « Aptjgitôgôiag » appartient quant à lui au système du père Pacifique, le dernier système d’écriture élaboré par un religieux jésuite et celui que j’utilise.
Selon la manière dont le mot est prononcé et employé, il peut être traduit par « tourner de nouveau » ou « tourner pour toujours ».
Nous devons donc faire preuve d’une grande prudence dans la traduction des anciens mots mi’kmaq, particulièrement lorsqu’il s’agit de noms de lieux figurant dans des documents et des cartes historiques. Des personnes parlant couramment le mi’kmaq doivent être consultées. La traduction et le sens des mots peuvent également varier selon la région d’origine, puisqu’il existe différents dialectes mi’kmaq.
Vivre dans une réserve ressemble parfois à vivre sous un dôme. Il ne devrait donc peut-être pas être surprenant de constater que tant de gens connaissent encore si peu les Premières Nations et l’histoire des Mi’kmaq au Nouveau-Brunswick.
Cet été, j’ai assisté à un congrès à Fredericton où j’ai discuté avec quelques jeunes. Je leur ai demandé s’ils connaissaient le nom de la plus grande Première Nation du Nouveau-Brunswick. J’ai été profondément attristée de constater qu’ils ne le savaient pas. Peut-être est-ce justement quelque chose que nous devrions enseigner dans nos écoles.
Je terminerai toutefois sur une nouvelle qui me réjouit. Nous prévoyons ouvrir à Moncton un MicMac Heritage Store, un endroit qui nous permettra de faire connaître et de partager notre histoire.
Notre objectif est d’en ouvrir les portes dès le mois d’octobre.
