Chroniques
27 Février 2024
La culture du secret en Acadie
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Jean-Marie Nadeau
jmlacadie1@gmail.com
Phil Comeau nous a façonné dernièrement un merveilleux film sur l’histoire de la Patente en Acadie intitulé « L'ordre secret ». Ce film était nécessaire pour mieux comprendre la démarche de nos ancêtres vers plus d’épanouissement pour notre peuple.
Il a également bien démontré en quoi il était nécessaire à l’époque de travailler en secret pour faire avancer nos dossiers. On peut dire que c’était une forme de guérilla pacifique. Il faut être conscient que dans les années 20, il y avait du Ku Klux Klan dans la Miramichi et dans la région de Saint-Jean.
Il faut aussi réaliser que la Patente a fait des victimes acadiennes à l’intérieur de notre société. Il valait mieux être d’allégeance libérale que conservatrice en ce temps-là, même si quelques conservateurs étaient aussi membres de la Patente.
Même notre Antonine nationale a glorifié cette culture du secret qui faisait de nous des “maniganceux”, des “ratoureux”, des "patenteux".
Ce qui est intéressant dans ce mouvement, c’est qu’il n’était pas composé seulement d’intellectuels et de membres de l’élite. Plusieurs gens du peuple en faisaient partie : des garagistes, des agriculteurs, des pêcheurs. Ce qui lui manquait outrageusement, c’était les femmes. À cet égard, le mouvement actuel pour un nouveau nom de l’Université de Moncton est nettement plus inclusif et universel.
Qui dit ordre secret dit portes closes. Nous ne disons pas que la Patente existe encore. Ses dirigeants ont annoncé sa mort en direct en 1965. Mais elle a mis plusieurs années à agoniser. Nous pouvons dire que son décès réel en Acadie s’est probablement produit lors de la grande Convention nationale de 1979 à Edmundston. Si la Patente est morte formellement, l’esprit de la Patente continue à perdurer. Le syndrome des “portes closes” dont souffre actuellement le Conseil de l'Université dans le dossier du changement de nom en est une illustration manifeste.
La Patente n’a jamais aimé les discussions publiques. Elle n’encourageait pas les débats. Elle nous mettait souvent devant des faits accomplis. Même si la Patente n’existe plus, c’est en secret que et sans consultation que, il y a quelques années, on a renommé l’Aéroport de Moncton en Aéroport international Roméo-LeBlanc. Un tel geste est un reliquat de ce que fut La Patente a sa grande époque.
La bourgeoisie intellectuelle et économique du sud-est semble s’être investie elle-même du rôle de décideur suprême de ce que doit être l’Acadie d’aujourd’hui et de demain. Elle assume des décisions centrales derrière des portes closes. Ça reste occulte. Nous ne voyons jamais ces gens dans les instances démocratiques dont nous nous sommes dotés comme la SANB. C’est comme s’il y avait deux pouvoirs communautaires acadiens parallèles, et c’est malsain. Dernièrement, nous n’avons pas vu des Donald Savoie, Bernard Cyr, Michel Léger, Michel Bastarache, Louis Léger, Aldéa Landry et autres assister à une réunion de la SANB, par exemple. Il est clair que la vision actuelle des organismes acadiens quant à leur vision de l'Acadie est plus explicite et connue que celle de l'intelligentsia acadienne du sud-est.
Nous devons reconnaître que l'Acadie moderne a évolué de façon exponentielle. Elle est devenue plus économique et plus urbaine. Moncton et Dieppe ont de grandes responsabilités face à cette Acadie agissante. Mais jamais ces tenants du pouvoir occulte du sud-est n'ont clairement exprimé leur vision de l'Acadie. Ils ont pourtant chez eux des intellectuels capables d'exprimer cette vision. Il est urgent que l'on sache enfin ce qu'ils pensent. Nous avons besoin et le droit d'avoir un texte formel sur la façon dont ils envisagent l'Acadie. Veulent-ils une Acadie du compromis, du « bonententisme » ou d’accommodements raisonnables? L'occultisme, l'obscurantisme et le secret ne sont plus des alternatives.
Arrêtons de confondre dialogue et débats avec chicanes. Plus que jamais, le dialogue doit se faire mur à mur. Aucune strate de la société ne doit se sentir exclue.
La SANB organise justement des États généraux pour l’année 2025. Ce serait un lieu idéal pour qu’un dialogue réel s’engage entre la société civile actuelle et le pouvoir secret qui perdure dans le sud-est. Face aux défis monstres d’assimilation auxquels nous devons faire face, il nous faut unir toutes les forces vives de l’Acadie, occultes et manifestes. Tous les camps doivent reconnaître que nos méthodes actuelles pour faire avancer collectivement notre société ont grandement échoué. L’Acadie se meurt: il faut se parler!
