Opinion
21 Février 2023
Ne changeons pas le nom de l’Université de Moncton
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Récemment, l’éternel sujet de changer le nom de l’Université de Moncton est de nouveau paru au sein de l’opinion publique. La raison évoquée veut qu’une personne du même nom, ou presque, (celle-ci se nommait «Monckton») était un grand joueur dans la débâcle de 1755. Personne ne niera le fondement historique de cette réalité, et bien que je respecte les opinions de part et d’autre, j’ai un peu de mal à m’accrocher au point de vue voulant que l’Université de Moncton soit rebaptisée, et ce pour les raisons suivantes :
1) Il est impossible de changer l’histoire et rien ne peut effacer ce qui a été vécu à un moment donné dans le passé. Changer le nom de Monckton comme nomenclature de l’Université ne va ni changer le sort vécu par nos ancêtres, ni le rôle de cet individu dans la mise en scène du Grand Dérangement. Éliminer son nom ne va pas le rendre plus, ou moins, coupable.
2) Robert Monckton n’était pas le maître d’orchestre de la déportation. Comme ses collègues militaires, soient John Winslow à Grand-Pré et John Handfield à Annapolis Royal, Monckton ne faisait que suivre les ordres de son supérieur, c’est-à-dire du gouverneur Charles Lawrence. Ce dernier a ordonné à ses subalternes d’amorcer l’expulsion avant même que Londres n’ait donné son approbation au projet haineux : c’est Lawrence le grand scélérat de toute l’affaire.
3) Il a été suggéré que l’on adopte le nom «Université de l’Acadie», voire même «l’Université du peuple acadien» Le cas échéant, quoi dire de l’autre université acadienne au sein de la francophonie des Maritimes? L’Université Sainte-Anne existe depuis 1890, soit 74 années avant l’Université de Moncton. Elle s’affiche à cent pourcent comme acadienne et francophone. Qui plus est, sa taille démographique dépasse celle des campus de Shippagan et d’Edmundston. Utiliser le libellé « Université de l’Acadie » ou une autre version, laisserait entendre qu’il n’y a qu’une seule institution universitaire francophone et que c’est là où s’inscrivent les jeunes issus des polyvalentes francophones des Maritimes. Pourtant, une liste récente des diplômé(es) de l’Université Sainte-Anne révèle une assez forte présence de jeunes du Nouveau-Brunswick. Certains parmi ceux-ci sont originaires de lieux limitrophes aux trois campus de l’Université de Moncton, soit Saint-Quentin, Grand-Sault, Balmoral, Tilley Road, Tracadie et Shediac.
4) Si le nom changeait en raison du rôle de Monckton en 1755, ne devrions-nous pas en faire autant à l’endroit d’autres universités sises sur le territoire? Je m’explique. Vu les scandales récents au sein de l’Église catholique, notamment la catastrophe des pensionnats pour jeunes autochtones, devrait-on modifier le nom des universités fondées par cette même église? Le but de ces écoles était d’enlever les jeunes de leurs familles, de les forcer à adopter une nouvelle identité socio-culturelle et de rejeter les traditions et les valeurs héritées de leurs ancêtres amérindiens. Les similarités entre ce projet du 20e siècle et ce que Lawrence espérait réaliser en 1755 nous laissent bouche bée. Conséquemment, devrait-on changer les libellés des universités dont le nom, et le clergé fondateur, s’associent étroitement avec l’Église catholique? Saint Mary’s, Mount Saint Vincent, Sainte-Anne, Saint Francis Xavier et Saint Thomas me viennent à l’esprit.
Alors, où s’arrêter? Il y aura toujours quelqu’un, quelque part, qui va juger inapproprié le nom d’une institution, d’une ville, d’un village ou d’un centre sportif parce que celui-ci fait référence à un individu ou à un événement indésirable, et disons-le, inchangeable, du passé. La réalité veut qu’aujourd’hui nous sommes tolérants de situations et d’individus qui, dans un siècle, seront perçues comme étant fondamentalement inappropriés.
Neil Boucher, historien
Dieppe
