Pour une Nouvelle Acadie : rompre le morcellement, faire société
- Partager
Nous ne sommes pas réunis ici pour gérer les affaires courantes. Nous sommes réunis parce que l'Acadie est à un point de bascule — et que l'inaction, aujourd'hui, est une forme de choix.
Pour saisir le poids, l’importance de ce moment, arrêtons-nous un instant sur les deux mots qui surplombent notre rencontre : les États généraux, d'une part, et l'Acadie, d'autre part.
I. L'ACADIE COMME NATION
Certains esprits chagrins voient dans le sentiment national un repli frileux, une nostalgie stérile. C'est exactement le contraire.
La nation demeure dans le monde actuel, malgré la mondialisation, le lieu par excellence où l’on fait société. La nation crée ce lien social invisible mais indestructible, cette cohésion organique sans laquelle une société s'atrophie et se dissout dans l’individualisme contemporain. L’Acadie veut faire société.
L'appartenance à une communauté de langue, de culture et de mémoire n'est pas une frontière qui enferme : elle est la référence à partir de laquelle la culture prend racine. Le sentiment national n'est pas un luxe conceptuel — c'est le carburant de notre résilience historique, le véritable lieu de la solidarité collective.
C'est pour faire nation que l'Acadie se réunit aujourd'hui. Mais pour comprendre la portée de ce geste, il faut se demander : qu'est-ce que, au fond, que des États généraux ?
II. QU'EST-CE QUE DES ÉTATS GÉNÉRAUX ?
Les États généraux sont l'invention de l'Ancien Régime — et rappelons-nous qu'ils ont été à la source de la Révolution française. On ne les convoquait jamais pour gérer les affaires courantes. On les assemblait dans le fracas des ruptures, dans le moment aigu de la crise, de l'urgence absolue.
C'était l'ultime sursaut d'un corps social qui constatait ses failles et refusait de mourir.
Dans une société sans État comme l’Acadie, les États généraux sont ce que nous avons de plus près d’une assemblée délibérante. Ils représentent ce moment exceptionnel où une société décide de suspendre le cours normal du temps pour s'interroger sur elle-même, poser un diagnostic sans complaisance, et proposer de nouvelles orientations fondatrices.
C'est dans cet esprit que nous sommes ici.
III. LE DIAGNOSTIC : UNE ACADIE À LA CHARNIÈRE
Il y a une urgence qui s'exprime chez les leaders acadiens. L'Acadie serait à un point de bascule où l'inertie ou le simple compromis équivaudraient à un effacement programmé, à une assimilation tranquille.
Face à ce péril, la chaise vide n'est plus une option : « je ne participerai pas aux États généraux » n’est pas une réponse légitime. C'est une démission devant l'histoire.
Les maux sont connus. D'un côté : une crise démographique rampante, le recul du français dans nos espaces publics — notamment dans la région stratégique du Sud-Est. De l'autre : une fatigue militante, un manque de leadership unifié, des énergies éparpillées dans des structures fragmentées.
L’un des constats de ma participation au Groupe de réflexion sur l’identité acadienne est qu’une sorte de pessimisme ambiant règne : notre Acadie est morcelée, fragmentée, elle travaille trop souvent en silo. Nous avons une société civile extraordinairement active, mais elle s'exprime dans la cacophonie. À ce morcellement structurel s'ajoute, il faut l'avouer, un rapport parfois flou à notre propre identité, oscillant entre les termes : acadien, francophone, bilingue, brayon, nouveaux arrivants... une insécurité linguistique qui nous fait parfois douter de notre propre légitimité à parler. L’Acadie ici doit se ressaisir. Finissons-en avec l’ambiguïté à se nommer.
Nous sommes Acadiens. Être bilingue ou être francophone fait référence à des compétences ou à des statuts, cela ne se réfère pas à une communauté, et encore moins à une nation historique. On peut être brayon-acadien, comme on est Acadien de la péninsule, ou Acadien issu de l’immigration. C’est ainsi qu’une nation fière se nomme, s'assume et se déploie.
Je sais les craintes qui traversent nos communautés — et elles sont en partie justifiées : la crainte que, devant l’immigration pourtant nécessaire, on efface l’identité acadienne pour faire place à une diversité sans profondeur historique. Certains, dans l'air du temps, le proposent en effet. Cela n’est ni souhaitable, ni inévitable. La Nouvelle Acadie que nous appelons de nos vœux peut — et doit — être un lieu de sens, tout en étant un englobant de la pluralité. C’est ce projet, et aucun autre, qui s’inscrira dans la continuité de notre histoire.
Malgré le doute, une intuition demeure unanime parmi les militants acadiens : il nous faut impérativement un lieu de concertation renouvelé, un lieu où refonder nos solidarités. C'est sur quoi il faut construire une feuille de route. Face à ce défi, l'écueil suprême serait de succomber à un pragmatisme étroit — transformer cette enceinte en arène de gestion de micro-problèmes ou de querelles de clochers. Ce sont les principes qu’il faut viser, la mécanique suivra.
IV. LA FEUILLE DE ROUTE
Élevons notre regard. Ce lieu est fait pour redessiner les plans de notre avenir, pas pour réparer les pièces d'une machine fatiguée.
L’enjeu central de ces États généraux, comme ceux de 1979, de 2004 ou de 2014, est la gouvernance acadienne. Sur cela nous n’avons pas avancé, possiblement reculé. Ni la Province acadienne rêvée de 1979, ni la création plus pragmatique d’une Assemblée communautaire en 2004 n’ont fonctionné ; seule la municipalisation (2014) s’est réalisée. Était-ce un projet acadien ? La timidité actuelle de l’Association francophone des municipalités du Nouveau-Brunswick en fait douter.
Constatons-le : il n’y a ni consensus, ni projet précis circulant aujourd’hui dans l’espace public, et il serait vain d'interroger la population sans un travail préalable de proposition. Pourtant, la sagesse politique nous commande d'agir dès aujourd'hui. C’est pourquoi nous devons confier à un groupe de travail dédié le mandat de définir une gouvernance de concertation pour l'Acadie. Ce groupe aura la tâche historique, par une démarche méthodique et inclusive, de proposer une architecture politique globale.
Nous devons par ailleurs formuler des positions claires sur des points précis qui soutiennent notre édifice :
- L'élargissement de la dualité en éducation de la petite enfance et l'intégration de l'Acadie dans le curriculum scolaire. C’est par l’école que l’identité se transmet.
- Le financement accru de la culture acadienne. C’est par des institutions que la culture se déploie.
- Des politiques d'affichage en zone francophone, ce qui implique une responsabilisation des municipalités. C’est en voyant sa langue dans l’affichage que l’on reconnaît la dimension publique de son existence.
- Une définition d'une Acadie plus civique, ouverte aux nouveaux arrivants, et pourtant en continuité avec une mémoire acadienne. C’est par une identité claire que la nouvelle Acadie saura se mobiliser.
CONCLUSION
Les États généraux de l'Ancien Régime ont autrefois ouvert la voie à des révolutions majeures. Que les présents États généraux de l'Acadie ouvrent celle d'une nouvelle Acadie.
Ne laissons pas l'histoire s'écrire sans nous, ou pire, contre nous. L'Acadie n'est pas un souvenir folklorique ni une simple survivance du passé : c'est un projet de civilisation francophone, à la fois mémoriel et moderne ; c’est un choix fier et audacieux en terre d'Amérique.
Mémoire, urgence, choix : voilà notre nouveau départ.
Vive la Nouvelle Acadie!
Joseph Yvon Thériault
Texte lu lors de la Table ronde d’ouverture des États généraux de l’Acadie à Edmundston
