L’église que les Acadiens ont refusé de laisser mourir
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Elle aurait pu disparaître comme tant d'autres. Au début des années 1980, l'ancienne église Saint-Henri de Barachois est promise à la démolition. La mobilisation de toute une communauté la sauve et transforme ce lieu de culte en l'un des plus importants centres culturels acadiens. Deux cents ans après sa construction, son histoire est aussi celle d'un peuple qui a refusé d'effacer sa mémoire.
Damien Dauphin
Le Moniteur Acadien – IJL
En 1821, Barachois ne compte que 298 habitants. Pourtant, les paroissiens nourrissent déjà une ambition : construire leur propre église. Le père Antoine Gagnon, responsable de la mission de Grande-Digue, dépêche une délégation auprès de l'évêque MacEachern, à Charlottetown, afin d'obtenir l'autorisation nécessaire.
L’historien Ronnie-Gilles LeBlanc a fait la narration du processus de sauvetage du bâtiment. Assis à gauche, Rémi Lévesque. (Photo : Damien Dauphin)
L'évêque autorise d'abord la construction de deux églises, l'une à Barachois, l'autre à Tidiche. Les deux villages choisissent finalement de n'en ériger qu'une seule, destinée à desservir un vaste territoire allant de Scoudouc à Shemogue. Encore faut-il s'entendre sur son emplacement. Les habitants de Barachois souhaitent l'implanter près de la chapelle de Cap-Bimet. Ceux de Tidiche et d'Aboujagane privilégient un terrain situé entre les deux rivières. Après plusieurs querelles, l'abbé Gagnon tranche : l'église sera construite là où elle se trouve encore aujourd'hui.
Une église qui traverse les siècles
L’église Saint-Henri ouvrit ses portes le 23 juin 1826 et sa construction fut achevée en 1828. À ce moment-là, elle ne comportait ni tour ni flèche, mais seulement un clocher sur le toit. Le clocher et la façade actuelle ont été commandés en 1884. En 1890, une cloche y fut installée. Une nouvelle sacristie de 48 pieds de longueur par 33 pieds de largeur succéda en 1900 à la première, dont les dimensions étaient plus petites (14x16).
Toute construction acadienne datant du début des années 1800 est rare et très importante pour le patrimoine acadien. L’Église historique de Barachois est la plus vieille église en bois en Acadie encore debout et active sur son site original. L’édifice témoigne des églises les plus simples : une nef rectangulaire attenante à une sacristie plus petite. Il a été construit par les Acadiens de la région, et son style traditionnellement acadien comprend des éléments de l’architecture gothique, néo-gothique, néo-renaissance et classique.
Inoubliable Sagouine historique, Violà Léger a donné en 1980 trois représentations-bénéfice dans la nef qui fut renommée en son honneur. (Photo : Damien Dauphin)
Effectuées au fil du temps, les transformations et les rénovations reflètent les changements de mode de vie, des besoins et des ressources des paroissiens. Dans un souci d’intégrer le nouveau à l’ancien, les artisans ont réussi à lui conserver un caractère architectural particulier.
Durant les années 1950, sous la direction du père Edgar T. LeBlanc, la paroisse de Barachois s’organise pour récolter des fonds afin de construire une église plus grande et plus adéquate qui réponde aux besoins de la paroisse. Toutefois, le besoin d’une nouvelle école régionale se fait plus urgent et les fonds récoltés sont versés à la construction de cette école qui porte le nom du curé de l’époque.
Le père Edgar meurt en 1962. Une fois l’école bâtie et payée, le père Oscar Bourque reprend, en 1963, le projet d’une nouvelle église. La paroisse se lance dans une nouvelle collecte de fonds. En 1972, avec l’arrivée du père Alban Albert, le projet se réalise et un contrat de construction est signé en 1973. La nouvelle église ouvre ses portes le 9 juin 1974.
Une douce pensée pour les anciens paroissiens qui n’ont pu se déplacer : cette réplique en massepain de l’église historique a été offerte aux résidents du foyer Castel des flots bleus. (Photo : Damien Dauphin)
La démolition annoncée
À peine cinq ans après l'ouverture du nouveau lieu de culte, l'ancien semble condamné. Jugée trop coûteuse à entretenir, l’église Saint-Henri est menacée de démolition. Déjà, les églises historiques de Cocagne, de Cap-Pelé et de Shediac venaient de disparaître pour faire place à des édifices reflétant la tendance postconciliaire, axée sur les « pierres vivantes » plutôt que sur les vieilles pierres. La destruction de l’église de Barachois est envisagée en 1979. Un programme fédéral accepterait d’en financer le coût. D’un peu partout, des voix s’élèvent pour la préserver.
Professeur d’histoire à l’Université de Moncton, Léon Thériault se désole alors des destructions qui effacent la mémoire du peuple acadien. « Tous ces monuments qui témoignent de notre passé, que ce soit une église, un pont couvert ou un vieux moulin, devraient être conservés comme un site historique. On détruit trop facilement ces monuments anciens. »
Pour le père Clément Cormier, « L’église du Barachois, c’est là l’exemple typique des églises qui ont servi à nos paroisses acadiennes depuis de nombreuses années. On devrait en garder une dans notre région et je voudrais que le gouvernement garde celle du Barachois aussi longtemps que possible. »
Même le maire unilingue anglophone de Moncton, Leonard Jones, se prononce en tant que citoyen du Nouveau-Brunswick en faveur de sa préservation.
Face aux menaces qui planent sur la vieille église Saint-Henri, Mme Boudreau-Nelson, présidente de la Société historique acadienne, lance un appel à l’action : « J’espère que si jamais il était question de détruire cette église, les gens s’y opposeront fortement. Il faudrait que ça devienne comme un monument, que cette église soit un symbole à la vaillance, à la langue française et à la foi des fondateurs et des Acadiens. »
Une histoire de sauvegarde : « la grousse corvée »
La perspective de voir disparaître l'un des plus anciens témoins de l'histoire acadienne provoque une véritable levée de boucliers. Indignés par le projet de démolition, des citoyens forment la Société historique de la mer Rouge le 23 janvier 1980. Sa mission est de sauver et de restaurer ce monument unique en Acadie. Un comité de sauvegarde est également créé afin de gérer une grande campagne de financement appelée « la grousse corvée » pour couvrir les frais de réparations et la restauration. La campagne a pour objectif de récolter 150 000 $.
Grâce à la solidarité et aux contributions de la communauté, des gouvernements et des entreprises, les fonds destinés à la démolition sont réaffectés à la rénovation. La province du Nouveau-Brunswick appuie également le projet en fournissant gratuitement les services d’experts et un soutien technique. Des soirées sociales et des spectacles-bénéfice sont organisés, dont trois représentations de La Sagouine dans l’église en septembre 1980. Selon Mgr Donat Chiasson, « L’Église a toujours prétendu sauver le monde ; aujourd’hui c’est le monde qui veut sauver l’église de Barachois » (L’Évangéline du 28 février 1980).
Après le succès de la campagne de financement, de vastes travaux sont entrepris dans les années 1980 pour redonner à l’église son éclat d’origine, terni par les changements découlant du concile Vatican II dans les années 1960. Le vénérable maître-autel, qui a succédé en 1911 à celui qu’avait construit Léon Léger (1848-1918) et qui avait été déménagé à l’église d’Adamsville, est ainsi remis en état. Le toit, la flèche et le clocher sont réparés, le plafond restauré, les murs intérieurs repeints, les systèmes électriques modernisés. Les bardeaux d’origine de 1826 et la façade sud sont conservés.
Le 21 juin 1981, à la suite d’efforts communs, l’Église historique de Barachois ouvre officiellement ses portes au public. Elle a été restaurée avec passion et avec un grand soin dans le respect de son style original.
D'une mission cultuelle à une vocation culturelle
Aujourd’hui, cet édifice patrimonial est un centre culturel vivant qui, notamment, accueille depuis 45 ans l’Été musical de Barachois. Ce festival de musique classique est un des piliers du milieu artistique du sud-est du Nouveau-Brunswick. Les concerts sont donnés dans la nef qui porte le nom de Salle Viola-Léger. La sacristie abrite une galerie nommée en l’honneur de « P’tit » Léon Léger, et le jubé abrite le musée Mgr Camille-André-LeBlanc. Ce dernier, qui fut évêque de Bathurst, est le prélat qui a béni les fidèles réunis pour l’ouverture de l’Église historique en juin 1981.
Quatre décennies plus tard, un comité organisateur s’est formé pour commémorer dignement le bicentenaire de l’église. Gilles Cormier, Susan Cormier, Line Godbout, Catherine Laratte, Justin LeBlanc, Shawna LeBlanc, Yvonne LeBlanc (U), Joanne LeBlanc Skyrie, Rémi Lévesque et Rachelle Waltz le composaient.
« Depuis près de trois ans, le comité du 200e se réunit une fois par mois pour faire de ces célébrations un événement mémorable », a précisé Rémi Lévesque mardi 23 juin, alors qu’il officiait à titre de maître des cérémonies de la soirée soulignant le bicentenaire de l’église.
Engagé dès la première heure dans la sauvegarde de l’église, l’historien Ronnie-Gilles LeBlanc en a relaté le déroulement ponctué de plusieurs rebondissements. Jules Léger, membre de la Commission des lieux historiques du Canada, dont la famille provenait de Barachois, voulait la sauver mais il est mort tragiquement dans un accident d’avion à Terre-Neuve le 23 juin 1978.
« Je veux prendre le temps de souligner le travail remarquable de toutes les personnes qui ont contribué à préserver ce beau bâtiment », a déclaré le maire de Cap-Acadie, Serge Léger. Pour le député de Shediac-Cap-Acadie, Jacques LeBlanc, ce lieu chargé d’histoire a marqué ses ancêtres Boudreau, qui vivaient à Aboujagane.
« Deux siècles d’histoire, de foi, de culture et de vie communautaire se sont déroulés entre ces murs. Peu de bâtiments peuvent témoigner de la persévérance et de la vitalité d’une communauté comme ici. L’église historique de Barachois est bien plus qu’un simple bâtiment patrimonial : c’est un symbole vivant de notre identité collective. Il nous rappelle le courage et la détermination de nos ancêtres qui, malgré les défis de leur époque, ont choisi de bâtir un lieu pour servir, non seulement leur génération, mais aussi celles qui allaient la suivre », a déclaré le député provincial au nom du gouvernement du Nouveau-Brunswick.
Deux siècles après l'arrivée des premiers fidèles, l'ancienne église Saint-Henri continue de remplir sa mission de rassemblement. Les offices ont laissé place aux concerts, aux expositions et aux activités patrimoniales, mais l'esprit du lieu demeure intact. Sauvée par toute une communauté au moment où son destin semblait scellé, l'Église historique de Barachois témoigne aujourd'hui qu'un peuple peut préserver son avenir en refusant d'oublier son passé.
200 ans d'histoire
- 1821 : demande de construction.
- 1826 : ouverture de l'église.
- 1884 : façade actuelle.
- 1974 : ouverture de la nouvelle église.
- 1979 : menace de démolition.
- 1981 : réouverture après restauration.
- 2026 : bicentenaire.
Le public est invité à prendre part aux nombreuses activités qui ponctueront l’été de l’Église historique de Barachois. Le clocher sera illuminé tous les soirs.
