ENTRETIEN AVEC PIERRE ROY, ÉVÊQUE SÉDÉVACANTISTE ET ANCIEN PRÊTRE DE LA FRATERNITÉ SACERDOTALE SAINT-PIE-X
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« Le problème est bien plus profond qu’un simple problème de liturgie. »
DAMIEN DAUPHIN : Vous êtes à l'origine de l'initiative Unam Sanctam, qui propose la réunion d'un « concile général imparfait ». Pouvez-vous expliquer, avec vos propres mots, en quoi consiste ce projet, pourquoi vous estimez cette démarche nécessaire et quel devrait en être l'aboutissement ?
PIERRE ROY : Bonjour à tous et merci de me donner l’occasion de répondre à quelques questions.
Je participe en effet à l’initiative Unam Sanctam qui a pour but la réunion d’un Concile Général Imparfait. Depuis le Concile Vatican II, les Catholiques ont vu leur Église changer de façon substantielle. Le changement le plus évident aux yeux de tous fut celui de la liturgie. Mais, en réalité, le changement le plus important fut celui de la Foi. Des éléments d’une importance capitale, tels que l’Église étant l’unique moyen de salut, l’obligation morale de tout homme d’embrasser la Révélation de Jésus-Christ pour parvenir au salut, ont fait place à l’indifférentisme religieux, le syncrétisme et finalement, l’apostasie pratique d’une grande partie de notre population. Le Christ nous a avertis: «Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un arbre mauvais de bons fruits.» (Matt. 7,17)
Les Catholiques qui sont demeurés fidèles à la doctrine traditionnelle et qui constatent tous les jours les fruits d’apostasie de la nouvelle religion mise en place lors du Concile Vatican II ont eu beau protester, jamais leur voix n’a été entendue de façon sérieuse, jamais leurs arguments n’ont été considérés de façon correcte. En réalité, avec la nouvelle «Église Synodale» qui se met en place, nous pouvons constater une volonté d’aller de l’avant encore davantage, quoiqu’il en soit des fruits d’apostasie produits par «le nouvel arbre».
L’initiative Unam Sanctam est donc une volonté de réunir l’Église pour considérer la situation présente et opérer un redressement de la situation afin que cesse l’apostasie générale des nations.
DAMIEN DAUPHIN : La possibilité que cette démarche conduise éventuellement à l'élection d'un pape est évoquée par certains observateurs. Est-ce effectivement votre objectif ? Si oui, dans quelles circonstances et selon quelle procédure une telle élection pourrait-elle, selon vous, avoir lieu ?
PIERRE ROY : C’est en effet une possibilité. Aussi gentil que puisse paraître Léon XIV, il fait suite à une série de prétendants à la papauté, depuis Jean XXIII, qui n’ont eu de cesse de vouloir révolutionner l’Église, de l’adapter sans cesse davantage au monde moderne. Il se trouve que le mandat du Christ, donné à ses Apôtres avant son Ascension, n’était pas un mandat d’adapter l’Église au monde, mais plutôt de changer le monde à la lumière de la doctrine de l’Évangile. Nous assistons en ce moment à une relativisation toujours croissante de la doctrine du Christ, afin de plaire au monde issu de la Révolution de 1789 et, en définitive, une adoption de plus en plus radicale des principes de cette Révolution. On dit désormais à un bon protestant : «Soyez un bon protestant, et vous serez sauvé»; à un gentil bouddhiste : «Soyez un bon bouddhiste, et vous serez sauvé.» Or, ceci est radicalement opposé à la doctrine de l’Évangile.
L’Église doit se réunir et discuter de ce problème. Ceux, parmi les membres du clergé, qui ont conservé la Foi Catholique doivent se rassembler en Concile et se demander pourquoi cette apostasie nous parvient du sommet depuis Vatican II. Le pape n’est-il pas infaillible dans son enseignement, selon la doctrine de l’Église? Comment se fait-il que les prétendants à la papauté depuis Vatican II nous proposent un autre Évangile que celui qui a été enseigné à nos pères? Toutes ces questions sont gravissimes et, si c’est là que doivent conduire les réponses à ces questions, oui, l’Église devra déclarer que nous avons eu affaire à des infiltrés, c’est-à-dire à des forces occultes qui ont investi les positions d’autorité dans l’Église afin de changer notre foi de l’intérieur. L’Église devra également réagir à cette infiltration, déclarer privés de leur office les fauteurs d’hérésie et remédier à la situation. Tout cela devra être considéré avec la prudence et le discernement nécessaires. Mais l’Église ne peut demeurer indéfiniment dans cette situation où les Catholiques ne reconnaissent plus leur Église.
DAMIEN DAUPHIN : Vous avez quitté la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X et considérez aujourd'hui que le Siège apostolique est vacant. Quel cheminement vous a conduit à cette position et en quoi votre position actuelle diffère-t-elle de celle de la FSSPX ?
PIERRE ROY : La lecture des écrits des papes d’avant Vatican II et des docteurs de l’Église qui ont écrit longuement sur le sujet de la papauté conduit nécessairement le Catholique de bonne volonté à la conclusion que le Siège apostolique est aujourd’hui vacant, bien qu’il paraisse occupé. Vacant d’un vrai pape et occupé par un homme vêtu de blanc, mais qui prêche un autre Évangile que celui de nos pères.
Nos ancêtres qui ont établi la foi dans nos contrées ne reconnaîtraient pas les doctrines aujourd’hui prêchées dans nos églises. Ils chercheraient à identifier les auteurs de ces doctrines nouvelles et leur enquête les conduirait nécessairement au sommet de la hiérarchie apparente. C’est du Vatican en définitive que nous vient aujourd’hui cette nouvelle religion. Hors, Saint Paul nous a avertis: «Si moi-même, ou un ange venu du ciel vous prêche un autre Évangile que celui que je vous ai enseigné, qu’il soit anathème.» (Gal. I, 8)
Les Catholiques doivent se rendre compte que nous vivons la grande apostasie prédite par Saint Paul. Apostasie qui doit précéder la venue du Christ. Il nous appartient de choisir de faire partie de cette apostasie ou de lui résister. Cette apostasie n’aurait nullement été possible si elle n’était venue d’en haut. Tant et aussi longtemps que le clergé prêche la vraie Foi, le peuple conservera la Foi. Si les hommes qui nous entourent ne croient plus les vérités les plus élémentaires de notre religion, c’est que le clergé ne les prêche plus.
Ma position diffère donc de celle de la FSSPX parce que mon ancienne communauté, bien qu’elle rejette les doctrines nouvelles, continue de dire aux Catholiques qu’il faut reconnaître les fauteurs de ces doctrines nouvelles comme étant revêtus de l’autorité du Christ. Je dis au contraire : «Qu’ils soient anathèmes!»
DAMIEN DAUPHIN : Vous avez été consacré évêque en 2024. Comment justifiez-vous cette consécration sur les plans théologique et canonique, alors qu'elle n'a pas été autorisée par Rome ?
PIERRE ROY : Il est nécessaire à la survie de l’Église qu’existent toujours des Pasteurs qui puissent guider les âmes dans le chemin du salut. En l’absence d’une autorité légitime à Rome, il appartient aux évêques d’assurer la continuité de l’église, notamment en établissant des Pasteurs dans les églises tombées dans l’hérésie et le schisme.
Puisque nous croyons que les actuels prétendants à la papauté et ceux qui siègent sur les sièges épiscopaux de l’église ne sont pas en fait les autorités légitimes de l’Église, mais bien des innovateurs qui ne remplissent pas le mandat donné par le Christ à ses Apôtres de prêcher l’Évangile à temps et à contretemps, non seulement est-il permis, mais c’est même un devoir de perpétuer l’épiscopat catholique afin que la foi ne périsse pas.
J’ai donc été consacré évêque en 2024, il est vrai, sans mandat romain. Cette consécration épiscopale, loin de contredire le droit de l’Eglise, est en réalité tout-à-fait conforme au droit de l’Église pour lequel le salut des âmes est la loi suprême.
DAMIEN DAUPHIN : L'archevêque de Moncton a récemment permis l'établissement dans son archidiocèse d'un prêtre de l'Institut du Bon Pasteur afin de desservir de façon permanente des fidèles attachés à la messe traditionnelle. Comment accueillez-vous cette initiative ?
PIERRE ROY : Bien qu’il puisse paraître bien de voir une messe traditionnelle s’implanter dans le diocèse de Moncton, je ne peux m’empêcher d’y voir une volonté de rendre la messe traditionnelle disponible dans le cadre de la Foi nouvelle. Ce qui me paraît le summum de l’imposture. Il sera désormais possible à Moncton d’assister à la messe traditionnelle tout en étant greffé à la foi nouvelle qui est prêchée partout depuis le Concile Vatican II.
Mais les Catholiques doivent comprendre que la liturgie n’est que l’expression de la Foi. Au temps des grandes hérésies des siècles passés, tous avaient accès à la messe traditionnelle. Et pourtant, les Catholiques choisissaient d’assister à la messe là où était prêchée la Foi Catholique dans son intégrité. Ce qui n’est pas le cas dans les diocèses de nos pays aujourd’hui.
DAMIEN DAUPHIN : L'Institut du Bon Pasteur célèbre la liturgie traditionnelle tout en étant en pleine communion avec Rome et en reconnaissant l'autorité du pape et de l'archevêque diocésain. Cette nouvelle présence à Moncton change-t-elle quelque chose à la mission que vous exercez à Stilesville ?
PIERRE ROY : Cette installation change bien peu notre mission à Stilesville en réalité. Pendant plus de dix ans, le diocèse de Moncton a choisi de nous ignorer. C’était une tactique. Maintenant, on a choisi d’offrir une alternative. C’est une autre tactique. Il faut bien comprendre que, si la tactique est différente, le but est le même : maintenir les fidèles dans le giron de la nouvelle Église, de la nouvelle religion, de la nouvelle Foi. Vous voulez la messe traditionnelle? Nous vous la donnons désormais, mais soyez fidèle au nouvel Évangile que nous vous prêchons.
DAMIEN DAUPHIN : Certains fidèles fréquentant votre chapelle pourraient désormais trouver à Moncton la messe traditionnelle qu'ils recherchent, mais dans un cadre reconnu par l'Église catholique. Considérez-vous cette nouvelle possibilité comme susceptible d'attirer une partie de vos fidèles ?
PIERRE ROY : Bien que je ne m’attende pas à un exode massif vers la nouvelle communauté établie à Moncton, il est possible que certains choisissent la voie de la facilité. Ce que nous faisons depuis plus de dix ans ici à Moncton n’est pas facile. Nous sommes montrés du doigt comme schismatiques, coupés de la communion de l’Église. Tout homme cherche à être approuvé, à être reconnu comme faisant partie de tel ou tel groupe.
Mais il est fort possible également que certains commencent par fréquenter cette nouvelle communauté établie par Guy Desrochers, avant de se rendre compte de notre existence et de constater que le problème est bien plus profond qu’un simple problème de liturgie. Il est fort possible que la messe traditionnelle ouvre les yeux de certains sur la question de la foi et qu’ils cherchent à sortir de la nouvelle Église syncrétiste établie par le concile Vatican II.
DAMIEN DAUPHIN : Voyez-vous l'arrivée de l'Institut du Bon Pasteur comme une concurrence, une menace pour la pérennité de votre communauté ou, au contraire, comme un développement sans incidence particulière sur celle-ci ?
PIERRE ROY : Tous ceux qui ont suivi attentivement les méthodes employées par les pasteurs de la nouvelle religion de Vatican II depuis 1962 savent pertinemment qu’on ne veut pas de la messe traditionnelle. On ne permet cette dernière que dans la mesure où il est nécessaire de combattre les communautés établies en dehors du giron de la nouvelle Église. On permet la messe traditionnelle, mais on s’abstiendra bien d’en faire la promotion.
Je crois donc, malgré les bons mots de Guy Desrochers, que la nouvelle communauté établie à Moncton nous doit son existence. On ne s’embêterait nullement à tolérer la messe traditionnelle s’il n’était nécessaire de nous faire concurrence. Le salut des âmes n’est pas la priorité des pasteurs de la nouvelle religion. Les églises se vident, les églises se vendent, les vocations se sont taries, les communautés religieuses sont moribondes et disparaissent une à une: la nouvelle religion produit ses fruits d’apostasie. Il faut donc chercher à calfeutrer un pneu crevé de toutes parts et permettre la messe traditionnelle de façon limitée est un des moyens employés.
Cette nouvelle installation ne me paraît pas cependant une menace pour la pérennité de notre communauté. Je crois au contraire qu’elle nous attirera de nouveaux membres et cela est déjà commencé par le fait que nous sortons de l’anonymat.
DAMIEN DAUPHIN : Que diriez-vous à un catholique attaché à la liturgie traditionnelle qui vous demanderait pourquoi il devrait fréquenter votre communauté plutôt que celle désormais desservie à Moncton par l'Institut du Bon Pasteur ?
PIERRE ROY : Je lui demanderais simplement de constater où se prêche la vraie foi, où les erreurs nouvelles sont dénoncées. Si le prêtre de l’Institut du Bon Pasteur prêche du haut de la chaire contre les doctrines du Concile Vatican II, je peux vous prédire qu’il ne fera pas long feu à Moncton. Ces gens sont en effet pieds et mains liés par les fauteurs d’hérésie et jouent, peut-être sans s’en rendre compte, le jeu de la nouvelle religion.
Je ne peux entrer ici dans des détails d’ordre théologique, mais il y a également le problème de l’ordination. Les rites d’ordination ont été changés par les novateurs en 1968, et nous sommes nombreux à croire qu’ils ont été changés afin de rendre invalides la transmission de la grâce sacerdotale. Je suis personnellement convaincu que les fidèles qui se présentent devant un prêtre ordonné dans le nouveau rite de 1968 ont en fait affaire à un simple laïc qui n’a ni le pouvoir de dire la messe, ni le pouvoir d’absoudre les péchés. Nos fidèles sont bien au courant de ces problèmes et, pour la plupart d’entre eux, ne feraient nullement confiance à un prêtre qui, bien qu’ordonné lui-même dans le rite ancien, a été néanmoins ordonné par un évêque dont les ordres ont été reçus selon les rites qui ne sont pas les rites immémoriaux de l’Église. Après Vatican II, tout devait être changé: la Foi, la messe, le catéchisme, les sacrements, les prières, etc. Cela a des conséquences certaines.
DAMIEN DAUPHIN : Souhaitez-vous ajouter quelque chose afin que nos lecteurs comprennent correctement votre position, votre projet et la situation actuelle de votre communauté ?
PIERRE ROY : Je ne peux que répéter ce que j’ai déjà dit: nous vivons la grande apostasie prédite par Saint Paul. Les Catholiques doivent se réveiller et se rendre compte que des hommes sont entrés dans la bergerie du Christ non par la porte, mais par la fenêtre. Ils ont mis la bergerie à feu et à sang. L’Église est méconnaissable. Combien de jeunes hommes originaires du Nouveau-Brunswick se préparent-ils au sacerdoce aujourd’hui? Combien de jeunes hommes et de jeunes femmes, originaires du Nouveau-Brunswick entrent-ils dans la vie religieuse aujourd’hui? Combien de jeunes familles du Nouveau-Brunswick acceptent-elles d’accueillir en leur sein de nombreux enfants? Je crois que la réponse à ces questions suffit à démontrer que nous avons affaire à un arbre nouveau qui porte des fruits nouveaux.
S’il n’y a pas de réveil parmi la population, si on ne se rend pas compte que ces fruits nouveaux conduisent inexorablement à la disparition de la nation acadienne, on pourra continuer de voir flotter le tricolore étoilé au Nouveau-Brunswick, mais on dira : «Voilà une nation qui a survécu à la déportation de 1755, mais qui n’a pas survécu à la révolution de Vatican II.»
