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La messe traditionnelle retrouve sa place dans l’Église à ... Image 1
Actualités
25 Août 2026

La messe traditionnelle retrouve sa place dans l’Église à Moncton

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Longtemps célébrée de façon sporadique dans l’archidiocèse, la messe en latin selon le missel de 1962 bénéficie désormais d’une présence permanente et officielle. Derrière ce retour se dessine toutefois une fracture profonde entre deux conceptions de la tradition catholique : l’une en communion avec Rome, l’autre qui rejette l’autorité de la hiérarchie issue du concile Vatican II.

Damien Dauphin
Le Moniteur Acadien - IJL

Les plus âgés y retrouvent les gestes, les chants et les sonorités de leur jeunesse. Les plus jeunes découvrent une liturgie qu’ils n’ont jamais connue, mais qu’ils associent au patrimoine religieux de leurs ancêtres.

Dimanche 19 juillet, la messe traditionnelle en latin a officiellement retrouvé sa place dans l’archidiocèse de Moncton après une très longue absence. Elle est désormais célébrée chaque jour de la semaine par le père Juan-Pablo Donoso, prêtre et canoniste chilien de l’Institut du Bon Pasteur (IBP).

Juan Pablo Donoso 19 juillet 2026 Small
D’origine chilienne, le père Juan-Pablo Donoso célèbre la messe latine tous les jours de la semaine à Moncton. Du lundi au vendredi à 8h15 en l’église St. Augustine, 113 av. Norwood, et en fin de semaine à Notre-Dame-de-Grâce, 854 ch. Mountain, à 9h le samedi et à 11h le dimanche. (Photo : Damien Dauphin)

Ce retour ne surgit pourtant pas de nulle part. Depuis près de vingt ans, un groupe de fidèles cherchait à assurer une présence durable de l’ancien rite romain dans la région. Et depuis plus d’une décennie, une autre communauté traditionaliste célèbre cette même liturgie en marge de l’Église diocésaine, à Stilesville.

Derrière une apparente unité liturgique se cachent ainsi deux conceptions radicalement différentes de la fidélité à la tradition.

Une fracture vieille de plus d’un demi-siècle

La division remonte aux bouleversements qui ont suivi le concile Vatican II, tenu de 1962 à 1965. En 1969, sous le pontificat de Paul VI, l’Église catholique a profondément réformé la liturgie romaine. Le nouvel ordinaire de la messe s’est progressivement imposé dans les paroisses, tandis que l’ancienne liturgie, célébrée en latin selon le missel de 1962, devenait marginale.

Communion Small
Selon le rite traditionnel qui suit le missel de 1962 (promulgué par Jean XXIII), la communion se reçoit à genoux et sur la langue, en signe de respect pour le Saint-Sacrement. (Photo : Damien Dauphin)

Une partie des catholiques a refusé de l’abandonner.

En France, Mgr Marcel Lefebvre a organisé cette résistance autour de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX), tandis qu’à Paris, l’abbé François Ducaud-Bourget et des fidèles traditionalistes occupaient en 1977 l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, devenue depuis un haut lieu du catholicisme traditionaliste.

La rupture entre Mgr Lefebvre et Rome a culminé en 1988 lorsqu’il a consacré quatre évêques à Écône, en Suisse, sans mandat pontifical. Rome a alors considéré que les évêques consécrateurs et consacrés avaient encouru l’excommunication.

Mais la crise a aussi poussé Jean-Paul II à tendre la main aux catholiques attachés à l’ancienne liturgie qui souhaitaient demeurer en pleine communion avec Rome. La Commission pontificale Ecclesia Dei a été créée cette même année et plusieurs communautés traditionalistes reconnues par le Saint-Siège ont vu le jour.

Parmi elles figure l’Institut du Bon Pasteur, fondé en 2006 sous Benoît XVI et auquel appartient aujourd’hui le prêtre envoyé à Moncton. 

QU’EST-CE QUE L’INSTITUT DU BON PASTEUR ?

L’Institut du Bon Pasteur (IBP) est une société de vie apostolique de droit pontifical fondée en 2006 sous le pontificat de Benoît XVI.

Placé sous l’autorité du Saint-Siège, il rassemble aujourd’hui 62 prêtres présents dans une trentaine de diocèses à travers le monde. Ses membres célèbrent exclusivement la liturgie selon le missel romain de 1962, promulgué sous Jean XXIII. — DD

Une longue attente à Moncton

Dans l’archidiocèse de Moncton, l’histoire de cette liturgie n’a jamais complètement cessé.

Au milieu des années 2000, un groupe de catholiques a fondé la Société de la messe traditionnelle latine de Moncton (TLMS). Avec l’autorisation de Mgr André Richard, alors archevêque de Moncton, la messe traditionnelle a été célébrée à l’église Notre-Dame-de-Lorette, dans le secteur de Lakeburn, à Dieppe.

Le père Donald Arsenault, prêtre diocésain à la retraite, en a été le célébrant de 2008 à 2012, jusqu’à ce que son état de santé l’oblige à cesser ce ministère.

Après son départ, les célébrations sont devenues occasionnelles. Des prêtres invités de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre, notamment les pères Charles Ryan et Luc Poirier, originaire de la région, sont venus célébrer lors de leurs passages.

Sous l’épiscopat de Mgr Valéry Vienneau, le père Poirier avait notamment reçu la permission de célébrer la messe traditionnelle pendant ses vacances familiales, mais dans le sous-sol de l’église d’Irishtown plutôt que dans le chœur.

Aucune présence permanente n’avait été établie.

QU’EST-CE QUE LA TLMS ?

La Société de la messe traditionnelle latine de Moncton (Moncton Traditional Latin Mass Society ou TLMS) a été fondée au milieu des années 2000 par un petit groupe de catholiques désireux de pouvoir pratiquer leur foi selon la liturgie de leurs ancêtres.

TLMS 15 août Small
La messe de l’Assomption à l’église Notre-Dame-de-Grâce, le 15 août, a donné lieu à une procession autour de l’église comme le prévoit la tradition catholique. (Photo : Moncton TLMS)

Elle a notamment permis la célébration régulière de la messe traditionnelle à Notre-Dame-de-Lorette, à Dieppe, entre 2008 et 2012. Après le retrait du père Donald Arsenault pour des raisons de santé, elle a continué à faire venir ponctuellement des prêtres capables de célébrer selon le missel de 1962.

Une porte s’ouvre à l’archevêché

L’arrivée de Mgr Guy Desrochers à la tête de l’archidiocèse, le 18 octobre 2023, a changé la donne.

«Nous avons entamé le dialogue en décembre 2023 et l’avons rencontré à deux reprises en 2024. L’archevêque a bien voulu accéder à notre demande d’une messe traditionnelle en latin permanente», relate Madelaine Currier, vice-présidente de la TLMS.

Restait à trouver un prêtre.

«Notre principal défi a été de trouver un prêtre capable d’assurer le service religieux de notre communauté», explique-t-elle.

La TLMS s’est tournée vers Una Voce Canada, organisation affiliée à la Fœderatio Internationalis Una Voce, un mouvement international de défense de la liturgie traditionnelle. Son président, David Reid, a alors mis le groupe en relation avec le père Juan-Pablo Donoso.

Le profil du jeune prêtre chilien répondait à plusieurs besoins. Francophone, membre d’une communauté traditionaliste reconnue par Rome, il terminait des études en droit canonique qui le rendaient disponible pour une nouvelle affectation.

Pour les membres de la TLMS, un critère demeurait essentiel.

«Nous étions disposés à collaborer avec toute communauté en pleine communion avec le Saint-Siège», souligne Mme Currier.

Une première visite du père Donoso, en mars 2025, a été concluante.

«La communauté de la messe traditionnelle en latin l’a accueilli à bras ouverts. Nous avions trouvé notre prêtre!»

Après les démarches nécessaires auprès de l’Institut du Bon Pasteur et de l’archevêché, la mission a finalement vu le jour.

Le 19 juillet, près de 200 personnes ont assisté à la messe inaugurale. L’assemblée se distinguait également par sa diversité culturelle et générationnelle, avec notamment des fidèles issus de l’immigration et un jeune Autochtone parmi les servants d’autel. Depuis, selon le père Donoso, environ une centaine de fidèles participent chaque dimanche aux célébrations.

Dans une lettre lue lors de la messe inaugurale, Mgr Desrochers a placé sa décision sous le signe de l’unité.

«En tant qu’évêque de l’Église catholique dans l’archidiocèse de Moncton, je considère que tous les catholiques, pratiquants ou non, qu’ils suivent l’ancien rite latin de la Messe ou le rite réformé depuis Vatican II, font partie du seul troupeau que Jésus me confie», écrivait-il, avant d’accorder sa bénédiction au père Donoso. 

« Pas celui de la nostalgie »

Le père Donoso insiste lui aussi sur cette communion avec Rome.

Il définit la vocation de l’Institut du Bon Pasteur comme la défense de la Tradition catholique, «dans la soumission au Pape» et «au service des évêques catholiques».

À Moncton, estime-t-il, Mgr Desrochers a «généreusement accueilli et écouté une partie de son troupeau» en permettant aux fidèles attachés à cette liturgie de la pratiquer sous l’autorité de leur évêque et en communion avec le Saint-Siège.


QUI EST LE PÈRE DONOSO ?

Juan-Pablo Donoso, 40 ans, est né au Chili en 1986. Il parle l’espagnol, le portugais, le français et l’anglais, en plus du latin.

Il a d’abord étudié le droit à l’Université pontificale catholique du Chili, à Santiago, et obtenu un diplôme lui permettant d’exercer la profession d’avocat.

Sa vocation religieuse l’a ensuite conduit au séminaire Saint-Vincent-de-Paul de Courtalain, en France, où sont formés les prêtres de l’Institut du Bon Pasteur. Ordonné en juillet 2020, il a exercé son ministère en Colombie avant d’obtenir une licence en droit canonique à l’Université ecclésiastique San Dámaso, à Madrid. 

À 40 ans, le père Donoso appartient lui-même à une génération qui n’a jamais connu l’ancienne liturgie comme forme habituelle de la messe catholique.

Il observe le même phénomène parmi les fidèles qui fréquentent la nouvelle mission.

«Ils ne cherchent pas nécessairement quelque chose d’ancien, mais quelque chose de vrai, de beau et de profondément enraciné», explique-t-il.

Son propre cheminement, précise-t-il, n’est «pas celui de la nostalgie, mais celui d’une découverte».

Cette dimension générationnelle est visible dans les bancs. Aux personnes qui ont connu la messe traditionnelle avant les réformes liturgiques se mêlent de nombreux jeunes adultes et des familles qui la découvrent.

« J’ai toujours eu cela dans mon âme »

Pour les membres de la TLMS, l’arrivée du père Donoso représente l’aboutissement de nombreuses années d’attente.

Après l’établissement de la mission, ils ont adressé à Mgr Desrochers une lettre de remerciements dans laquelle ils lui expriment leur «soutien filial» et leur «obéissance».

Les témoignages recueillis à l’issue de la messe inaugurale traduisent une émotion plus personnelle.

Jurgita M.-Côté dit avoir été touchée par «la beauté et majesté de la liturgie, la révérence et un profond sentiment de transcendance».

«Célébrer la messe avec autant d’autres familles a été une vraie joie. Ma famille a fait de belles rencontres. On espère développer de nouvelles amitiés et, Dieu voulant, former une communauté qui apprécie la beauté et richesse de la messe traditionnelle», témoigne-t-elle.

Pour Benedict Pamplona, qui servait à l’autel, l’expérience a provoqué «une communion profonde avec quelque chose de plus grand que moi».

Il espère surtout que cette communauté bénéficiera désormais «d’un avenir stable».

Chez Marthe Hickey, qui retrouvait la messe de son enfance, les mots sont venus avec les larmes.

«C’est tellement beau. J’aime cette messe. [...] J’ai toujours eu cela dans mon âme, depuis mon enfance. Cette révérence est tellement céleste.» 

Mais à quelques kilomètres des églises où officie désormais le père Donoso, une autre communauté célèbre depuis longtemps la même liturgie.

Et elle porte sur ce retour officiel un regard radicalement différent.

Une même messe, deux Églises

À Stilesville, au nord de Moncton, la Mission Notre-Dame-de-Joie est dirigée par Pierre Roy.

Pierre Roy 18 août 2024 Small
Pierre Roy entouré de membres de son clergé dans le décor bucolique de la Mission Notre-Dame-de-Joie, à Stilesville, le 18 août 2024. La communauté traditionaliste célèbre dans la région depuis plus d'une décennie, mais ne reconnaît pas l'autorité de la hiérarchie catholique issue de Vatican II. (Photo : Damien Dauphin)

Ancien membre de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, celui-ci appartient aujourd’hui au courant sédévacantiste, qui considère que les papes issus de l’Église postconciliaire ne détiennent pas légitimement l’autorité pontificale.

En janvier 2024, Pierre Roy a été consacré évêque au Brésil par un évêque issu d’une lignée épiscopale sédévacantiste, sans mandat du Saint-Siège.

La différence avec la nouvelle mission diocésaine ne réside donc pas d’abord dans la manière de célébrer la messe. Elle tient à la question de savoir qui possède l’autorité dans l’Église catholique.

Pour le père Donoso et l’Institut du Bon Pasteur, la défense de la tradition se vit explicitement dans la communion avec le pape et l’évêque diocésain.

Pour Pierre Roy, cette hiérarchie représente au contraire une «nouvelle Église» issue de Vatican II dont il récuse la légitimité doctrinale.

Il ne voit donc nullement dans l’arrivée de l’IBP à Moncton un rapprochement entre l’Église diocésaine et les traditionalistes.

«Bien qu’il puisse paraître bien de voir une messe traditionnelle s’implanter dans le diocèse de Moncton, je ne peux m’empêcher d’y voir une volonté de rendre la messe traditionnelle disponible dans le cadre de la Foi nouvelle. Ce qui me paraît le summum de l’imposture», affirme-t-il.

Selon lui, l’archidiocèse n’aurait pas créé cette nouvelle possibilité sans l’existence de sa propre communauté à Stilesville.

«Pendant plus de dix ans, le diocèse de Moncton a choisi de nous ignorer. C’était une tactique. Maintenant, on a choisi d’offrir une alternative. C’est une autre tactique.»

Et Pierre Roy va plus loin :

«Je crois donc, malgré les bons mots de Guy Desrochers, que la nouvelle communauté établie à Moncton nous doit son existence. On ne s’embêterait nullement à tolérer la messe traditionnelle s’il n’était nécessaire de nous faire concurrence.» 

Cette interprétation diffère radicalement du récit de la TLMS. Celle-ci affirme avoir elle-même entrepris les démarches auprès de Mgr Desrochers dès décembre 2023, avant de chercher, avec l’aide d’Una Voce Canada, un prêtre appartenant à une communauté en pleine communion avec Rome.

Jusqu’à l’identité acadienne

Chez Pierre Roy, la rupture dépasse cependant la liturgie et la question de l’autorité pontificale.

Il établit un lien direct entre les transformations de l’Église depuis Vatican II et l’avenir même de l’Acadie.

«S’il n’y a pas de réveil parmi la population, si on ne se rend pas compte que ces fruits nouveaux conduisent inexorablement à la disparition de la nation acadienne, on pourra continuer de voir flotter le tricolore étoilé au Nouveau-Brunswick, mais on dira: “Voilà une nation qui a survécu à la déportation de 1755, mais qui n’a pas survécu à la révolution de Vatican II.”» 

Ainsi, derrière le retour d’une messe dont les prières sont presque identiques de part et d’autre, deux conceptions irréconciliables de l’Église se côtoient désormais dans le Grand Moncton.

À Saint-Augustin et Notre-Dame-de-Grâce, une communauté traditionaliste a choisi de vivre son attachement à l’ancienne liturgie sous l’autorité de l’archevêque de Moncton et du pape. À Stilesville, une autre estime que cette même fidélité à la tradition lui interdit précisément de reconnaître cette autorité.

Entre elles se trouvent des fidèles attirés par une liturgie qui, plus d’un demi-siècle après les réformes de Vatican II, continue de susciter suffisamment d’attachement pour remplir des bancs — chez ceux qui s’en souviennent comme chez ceux qui la découvrent.

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