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ENTREVUE AVEC MONETTE LÉGER Image 1
Culture
2 Octobre 2026

ENTREVUE AVEC MONETTE LÉGER

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À l'occasion du lancement de L'Acadie dans son cœur et dans son art, Le Moniteur Acadien publie l'intégralité de l'entrevue que Monette Léger lui a accordée.

Livre Small

DAMIEN DAUPHIN : Comment est née l'idée de L'Acadie dans son cœur et dans son art ?

MONETTE LÉGER : L’idée du livre est venue de Christian Ruby, un peu par hasard. Lui et son épouse, Gilberte, cherchaient depuis quelque temps une toile représentant la Sagouine. Cyrille McGraw, de Tracadie, leur a alors parlé de moi et Christian m’a finalement commandé cette œuvre. Lorsqu’ils sont venus la chercher, ils en ont profité pour visiter la Maison historique Pascal-Poirier, à Shediac, où était vendu mon livre L’Arbre historique acadien - L’Acadie 400 ans. Christian l’a acheté et sa lecture l’a profondément touché. C’est à la suite de cette découverte qu’il m’a proposé de réaliser un ouvrage consacré à ma carrière et à ma démarche artistique. Dès le départ, l’un de ses grands souhaits était que ce livre puisse un jour se retrouver dans les bibliothèques publiques d’Acadie afin de laisser une trace pour les générations futures. Il me disait: «Pourquoi trouve-t-on des ouvrages sur Picasso, Monet ou Rembrandt dans nos bibliothèques, mais si peu sur les artistes de chez nous?» Au départ, il était donc question de raconter mon parcours artistique. Mais en remontant près de 50 ans de création, nous avons vite réalisé que mon parcours et l’Acadie étaient impossibles à séparer. À travers mes œuvres, ce sont aussi des gens, des lieux, des traditions et des moments de notre histoire qui apparaissaient. Le livre est ainsi devenu à la fois le récit d'une carrière artistique et celui d’une partie de l’Acadie racontée à travers mon regard.


DD : Pourquoi avoir choisi Christian Ruby pour écrire ce livre sur votre parcours ? Quel regard extérieur apporte-t-il sur votre travail et sur l'Acadie ?

ML : En réalité, je n’ai pas choisi Christian Ruby : c’est lui qui m’a choisie! Son regard sur mon travail est d’abord né d’une véritable émotion. La lecture de mon livre L’Arbre historique acadien - L’Acadie 400 ans l’avait profondément touché et, comme il me l’a souvent dit, sans cette découverte, il ne se serait probablement jamais lancé dans une aventure aussi importante. Christian apporte aussi un regard extérieur très intéressant sur l’Acadie. Il est Québécois, mais il partage sa vie depuis plus de 50 ans avec Gilberte, une Acadienne de la Péninsule acadienne. Au fil des années, il a développé un attachement profond pour notre culture, notre histoire et nos gens. Je crois justement que cette distance lui a permis de regarder mon travail avec des yeux différents des miens. Il a parfois vu l’importance de certaines œuvres, de certains événements ou de certaines étapes de mon parcours que, moi, je considérais simplement comme faisant partie de ma vie d’artiste. Christian est peut-être Québécois de naissance, mais comme j’aime le dire, il a vraiment l’Acadie tatouée sur le cœur.

DD : Le livre est présenté comme « multidimensionnel ». Qu'est-ce que cela signifie concrètement pour quelqu'un qui l'ouvre pour la première fois ?

ML : Quand Christian parle d’un livre «multidimensionnel», cela signifie qu’on ne fait pas seulement tourner les pages : on peut aller au-delà du livre et entrer encore plus profondément dans les œuvres et dans les histoires qu’elles racontent. Grâce aux codes QR intégrés au livre, le lecteur peut accéder directement à des contenus complémentaires: des vidéos, des documents d’archives et articles de journaux, des bandes-annonces de films, des pages Web et même un court métrage de fiction. Certains de ces contenus permettent de voir les coulisses d’une création ou de découvrir une œuvre d’une façon qu’une photographie seule ne pourrait pas montrer.

Un code QR présenté sur le bandeau du livre, sur le signet et à l’intérieur de l’ouvrage permet d’ailleurs de découvrir une courte vidéo d’animation créée par Christian qui explique très simplement le concept. Mais ce que j’aime surtout, c’est que l’expérience ne s’arrête pas à la dernière page. Le site Web continuera d’être enrichi avec mes nouvelles créations. C’est donc un livre qui raconte près de 50 ans de mon parcours, mais qui demeure vivant et qui peut continuer à évoluer avec moi tant que je créerai.

DD : Pourquoi teniez-vous à dépasser le livre traditionnel et à y intégrer des vidéos, des archives, de la musique, des pages Web et même un court métrage ? Qu'est-ce que ces contenus permettent de raconter que le papier seul ne pouvait pas transmettre ?

ML : Cette volonté venait beaucoup de Christian. Il ne voulait pas simplement créer un beau livre d’art: il voulait que le lecteur puisse aller au-delà de l’image et découvrir les histoires, les gens et l’Acadie qui se cachent derrière mes œuvres. C’est ce que permettent les quelque 70 codes QR intégrés au livre. Un bel exemple est celui des mains que j’ai sculptées d’une quinzaine de personnalités acadiennes, dont celles de Martin J. Légère. Sur papier, le lecteur peut voir son portrait, apprendre qu’il était homme d’affaires et découvrir quelques photos montrant la réalisation du moulage de ses mains. Mais s’il ne connaît pas cet homme, il lui manque encore une grande partie de l’histoire. Grâce à un code QR, il peut accéder à un reportage d’archives de Radio-Canada qui raconte qui était Martin J. Légère, ses origines et ce qu’il a accompli. Tout à coup, on ne regarde plus simplement les mains que j’ai sculptées : on découvre l’homme, son histoire et la place qu’il a occupée dans l’Acadie. C’est là toute la richesse de ces contenus. Les vidéos, les archives, la musique et les autres éléments numériques permettent de donner une voix, du mouvement et un contexte à ce que le papier présente en images. Le livre montre l’œuvre; le multimédia permet d’entrer dans l’histoire qui se trouve derrière elle.

DD : Votre œuvre touche à plusieurs disciplines. Y a-t-il malgré tout un fil conducteur qui relie vos différentes formes de création ? Et quelle place l'identité acadienne occupe-t-elle dans ce fil conducteur ?

ML : Même si je travaille dans plusieurs disciplines; la peinture, la murale, la scénographie, le portrait, la sculpture, le textiles, le maquillage artistique et les installations, mon fil conducteur demeure toujours l’humain, la mémoire et l’identité. J’aime raconter des histoires, provoquer une émotion et créer des œuvres dans lesquelles les gens peuvent se reconnaître ou se souvenir. L’identité acadienne occupe naturellement une grande place dans ma démarche, mais j’aime aussi créer des ponts entre les cultures. Trois cultures, une terre, riches d’histoire, réalisée à Horton Landing près de Grand-Pré, en est un bel exemple. À partir d’un orme de 165 ans, trois artistes représentant les cultures Mi’kmaqs, acadienne et des Planters ont raconté une histoire commune. C’est vraiment ce que je cherche à faire par mon art : préserver la mémoire, transmettre notre culture, rendre hommage aux gens d’ici et rassembler les gens, tout en montrant une Acadie vivante, créative et tournée vers l’avenir.


DD 
: Le titre dit que l'Acadie est à la fois «dans votre cœur» et «dans votre art». Qu'est-ce que l'Acadie représente pour vous aujourd'hui, personnellement et artistiquement ?

ML : Un événement survenu en 1991 a profondément changé ma façon de voir la vie. À la suite d’une complication chirurgicale, une simple chirurgie d’un jour s’est transformée en un mois d’hospitalisation durant lequel j’ai failli perdre la vie. Deux ans plus tard, un médium m’a dit une phrase qui m’est toujours restée: «Monette, ta raison d’être ici sur terre est de promouvoir l’Acadie un jour.» J’ai alors compris que, pour moi, ce serait à travers mon art. Aujourd’hui, l’Acadie représente bien plus qu’un territoire ou une histoire: ce sont mes racines, ma famille, ma langue, ma culture et ce profond sentiment d’appartenance. Elle fait partie de qui je suis. Artistiquement, elle demeure une source d’inspiration presque inépuisable. Notre histoire a connu des moments difficiles, mais elle est aussi faite de courage, de résilience, de fierté et de créativité. À travers mes œuvres, j’essaie d’en préserver la mémoire tout en montrant une Acadie bien vivante, qui continue d’évoluer. Et surtout, j’espère transmettre cette fierté aux générations qui nous suivent. Après toutes ces années de création, ce livre rassemble en quelque sorte tout cela: l’Acadie que je porte dans mon cœur et celle que j’ai racontée, à ma façon, à travers mon art.

DD : Le livre fait appel à des documents d'archives. Avez-vous redécouvert, en préparant l'ouvrage, des épisodes de votre propre parcours ou de l'histoire acadienne que vous aviez oubliés ou que vous regardez autrement aujourd'hui ?

ML : Oui, absolument. En revisitant les photos, les articles de journaux, les croquis et tous les documents accumulés au fil des années, j’ai redécouvert des moments de ma carrière que j’avais presque oubliés. Certaines images ont fait remonter des visages, des rencontres, des anecdotes et même des émotions que je n’avais pas ressenties depuis longtemps. Ce travail m’a surtout permis de prendre conscience du chemin parcouru. Quand on est constamment dans la création et déjà tournée vers le prochain projet, on prend rarement le temps de regarder derrière soi et de mesurer tout ce qu’on a accompli. J’ai aussi réalisé à quel point mon parcours personnel est lié à une histoire beaucoup plus grande que la mienne. Derrière mes œuvres, il y a des artisans, des bénévoles, des élèves, des familles et des communautés entières. Aujourd’hui, lorsque je regarde certains projets, je ne vois plus seulement l’œuvre terminée: je vois tous les gens qui en ont fait partie, les liens qui se sont créés et un petit morceau de notre mémoire acadienne que nous avons laissé derrière nous.


DD 
: Le site Internet continuera d'être enrichi après la publication du livre et les lecteurs pourront être informés de vos nouvelles créations. Est-ce une manière de refuser qu'un livre consacré à une artiste vivante soit déjà une sorte de bilan définitif ?

ML : Oui, tout à fait. Ce livre raconte près de 50 ans de mon parcours artistique, mais je ne le vois surtout pas comme un point final. Je crée encore, j’ai toujours des projets et, tant que j’aurai cette passion, il y aura certainement de nouvelles œuvres et de nouvelles histoires à raconter. C’est justement ce que Christian Ruby, l’auteur du livre, avait compris pendant les années consacrées à sa réalisation. Au fur et à mesure que le projet avançait, je continuais à créer et de nouvelles œuvres venaient constamment s’ajouter. Il ne voulait ni qu’elles soient perdues ni devoir envisager un deuxième tome.

Comme il est informaticien de carrière et lui-même très créatif, il a alors eu l’idée de concevoir un site Web entièrement consacré au livre et à son prolongement. Les lecteurs pourront ainsi continuer à découvrir mes nouvelles créations au fil des années.

J’aime beaucoup cette idée parce qu’elle correspond à ma façon de voir les choses: le livre témoigne du chemin parcouru, mais le site permet à l’histoire de continuer. Tant que je créerai, le livre, d’une certaine façon, continuera lui aussi de vivre.

DD : Est-ce que cette dimension numérique pose aussi la question de la pérennité ? Un livre peut rester sur une étagère pendant cent ans; les technologies, les sites et les formats numériques évoluent beaucoup plus rapidement. Avez-vous réfléchi à la façon dont cette partie de l'œuvre pourra être conservée ?

ML : Oui, nous y avons réfléchi, parce que le numérique évolue très rapidement. Pour moi, le livre imprimé demeure la trace la plus tangible et la plus durable de ce parcours. C’est un objet que l’on peut tenir entre ses mains, conserver, transmettre et, je l’espère, retrouver encore dans plusieurs générations. Mais nous voulions aussi profiter des possibilités qu’offre le numérique. Une version ePub du livre est donc en préparation, avec son propre ISBN, et le site Web permettra de continuer à documenter mes nouvelles créations après la publication. Le livre à couverture rigide est une édition limitée et, compte tenu des coûts importants de production, il pourrait éventuellement devenir épuisé. La version numérique permettra alors de garder son contenu accessible.

Bien sûr, personne ne peut prévoir ce que seront les technologies dans 50 ou 100 ans. Il faudra probablement adapter et transférer ces contenus vers de nouveaux formats au fil du temps. L’important pour moi est que cette mémoire ne disparaisse pas : que ce soit par le livre, les archives ou le numérique, je souhaite que ce témoignage puisse continuer à être découvert et transmis aux générations futures.


DD : Lorsque quelqu'un refermera le livre après l'avoir parcouru — et exploré ses prolongements numériques —, qu'aimeriez-vous qu'il retienne de Monette Léger et de l'Acadie que vous avez voulu lui montrer ?

ML : J’aimerais d’abord que les gens retiennent que je suis une artiste profondément attachée à ses racines acadiennes, mais aussi une personne qui a toujours cru à l’importance de rassembler, de tendre la main et de faire une place aux autres.

Des œuvres comme L’Arbre historique acadien, L’Arbre de l’amitié à Grand-Pré ou encore ma sculpture commémorative à Memramcook racontent chacune une partie de cette Acadie que j’aime : une Acadie fière de ses racines et de son histoire, mais aussi ouverte aux autres et tournée vers l’avenir. Mais au-delà des œuvres, j’aimerais surtout que l’on retienne les gens qui se trouvent derrière elles. Les artisans, les communautés, les élèves et tous ceux et celles qui ont croisé mon chemin font partie de mon histoire. L’art m’a permis de créer des liens autant que de créer des œuvres. Et si je pouvais laisser un message aux jeunes, à mes enfants et à mes petits-enfants, ce serait de ne jamais abandonner leurs rêves. Il faut parfois travailler très fort et traverser des moments difficiles, mais il faut continuer à rêver et toujours viser plus haut. Si, en refermant ce livre, quelqu’un ressent un peu plus de fierté pour l’Acadie, l’envie de mieux connaître son histoire ou simplement le désir de croire davantage en ses propres rêves, alors j’aurai réussi ce que je voulais transmettre.

DD : Si vous deviez choisir une seule œuvre présentée dans ce livre pour expliquer qui vous êtes à quelqu'un qui ne vous connaît pas, laquelle choisiriez-vous et pourquoi ? »

ML : Si je devais vraiment n’en choisir qu’une, ce serait L’Arbre historique acadien. Je dis souvent que c’est «mon bébé»: il m’a fallu neuf mois de travail et près de 2 300 heures pour le réaliser. Et puisqu’il se trouve à Shediac, j’ai encore aujourd’hui la chance d’aller le voir, de le toucher, de sentir son bois et même de l’embrasser tout naturellement.

Cette œuvre raconte 400 ans d’histoire acadienne, mais elle raconte aussi une grande partie de qui je suis : mon attachement à mes racines, à notre mémoire, aux gens d’ici et à la transmission de notre histoire. Elle représente aussi ma façon de travailler : lorsque je crois profondément à un projet, je m’y investis entièrement, avec passion et persévérance. Alors, si quelqu’un voulait comprendre Monette Léger à travers une seule de mes œuvres, je crois que cet arbre lui en raconterait déjà beaucoup.

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