Un livre qui refuse de rester entre ses pages
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Près de cinquante ans de création tiennent dans les 332 pages de L’Acadie dans son cœur et dans son art, consacré à l’artiste multidisciplinaire Monette Léger. Mais l’ouvrage conçu par Christian Ruby ne se contente pas de regarder le chemin parcouru. Vidéos, archives, musique et contenus numériques le prolongent au-delà du papier, tandis qu’un site Internet est appelé à évoluer au rythme des nouvelles créations de l’artiste.
Damien Dauphin
Le Moniteur Acadien
Tout a commencé par La Sagouine. Et presque par hasard.
Christian Ruby et son épouse Gilberte cherchaient depuis quelque temps une toile représentant le personnage créé par Antonine Maillet. Cyrille McGraw, de Tracadie, leur parle alors de Monette Léger. Une commande est passée.
Lorsque le couple vient prendre possession de l’œuvre, une autre découverte l’attend à la Maison historique Pascal-Poirier, à Shediac. Christian Ruby y achète L’Arbre historique acadien – L’Acadie 400 ans, un précédent ouvrage de l’artiste. Sa lecture le touche suffisamment pour faire naître une idée autrement plus ambitieuse : consacrer un livre à près d’un demi-siècle de création de Monette Léger.
Une question l’interpelle : pourquoi trouve-t-on dans les bibliothèques des ouvrages sur Picasso, Monet ou Rembrandt, et si peu sur les artistes d’ici ? Le projet prend forme avec cette volonté de laisser une trace aux générations futures.
Au départ, il s’agit donc de raconter une artiste. Mais très vite, une évidence s’impose : raconter Monette Léger, c’est aussi raconter un morceau d’Acadie.
«En remontant près de 50 ans de création, nous avons vite réalisé que mon parcours et l’Acadie étaient impossibles à séparer», explique-t-elle. Derrière les œuvres surgissent des lieux, des traditions, des personnages, des communautés et des fragments d’histoire.
Sortir du cadre
Peinture, sculpture, murale, portrait, scénographie, textile, maquillage artistique, installations : la diversité des pratiques pourrait donner l’impression d’une œuvre dispersée. Monette Léger lui trouve au contraire un fil conducteur : «l’humain, la mémoire et l’identité».
L’Acadie y occupe naturellement une place centrale, sans devenir une frontière. Elle cite ainsi Trois cultures, une terre, riches d’histoire, réalisée à Horton Landing, près de Grand-Pré. À partir d’un orme vieux de 165 ans, trois artistes représentant les cultures mi’kmaq, acadienne et des Planters ont fait dialoguer leurs histoires. 
Restait à faire entrer près de cinquante années de création dans 332 pages. Il a fallu choisir, non pas nécessairement les œuvres jugées les plus belles, mais celles qui marquaient une étape, racontaient une histoire ou témoignaient d’un moment important. L’Arbre historique acadien, les murales, les scénographies du Pays de la Sagouine et différents projets réalisés avec des jeunes et des communautés se sont ainsi imposés.
Mais Christian Ruby ne voulait pas d’un simple catalogue d’art.
Quelque 70 codes QR ont donc été disséminés dans l’ouvrage. Ils ouvrent des passages vers des vidéos, des documents d’archives, des articles de journaux, des bandes-annonces, des pages Web et même un court métrage de fiction. Le lecteur quitte la page sans véritablement quitter le livre.
Un exemple résume la démarche. Monette Léger a moulé et sculpté les mains d’une quinzaine de personnalités acadiennes, parmi lesquelles celles de l’homme d’affaires Martin J. Légère. Le livre montre son portrait et les étapes de réalisation du moulage. Mais que disent deux mains à celui qui ignore à qui elles appartenaient ?
Un code QR permet alors d’accéder à un reportage d’archives de Radio-Canada et de découvrir l’homme, ses origines et son rôle en Acadie.
«Le livre montre l’œuvre; le multimédia permet d’entrer dans l’histoire qui se trouve derrière elle», résume Monette Léger.
Un livre sans dernière page
Une autre difficulté s’est présentée : comment dresser le bilan de la carrière d’une artiste qui continue à créer ?
Pendant les années consacrées à la préparation de l’ouvrage, de nouvelles œuvres apparaissaient. Informaticien de métier, Christian Ruby a imaginé un site Internet destiné à prolonger le livre plutôt qu’un éventuel deuxième tome. Les créations futures de Monette Léger pourront y être ajoutées progressivement.
«Le livre témoigne du chemin parcouru, mais le site permet à l’histoire de continuer. Tant que je créerai, le livre, d’une certaine façon, continuera lui aussi de vivre.»
Le procédé introduit cependant un paradoxe. Le papier traverse les siècles; les technologies vieillissent à une vitesse vertigineuse. Monette Léger en a conscience. Une version ePub, dotée de son propre ISBN, est déjà en préparation. Elle permettra également de maintenir l’ouvrage accessible si l’édition reliée, limitée et coûteuse à produire, venait à être épuisée. Quant aux contenus numériques, ils devront probablement migrer vers de nouveaux formats à mesure que les technologies évolueront.
Le livre imprimé reste ainsi la trace tangible du parcours. Le numérique, plus fragile mais affranchi de ses limites matérielles, permet à celui-ci de se poursuivre.
L’arbre et les racines
En préparant l’ouvrage, l’artiste a dû faire ce qu’elle reconnaît accomplir rarement : regarder derrière elle. Photos, croquis, articles de journaux et archives ont fait resurgir des visages et des épisodes presque oubliés.
Avec le recul, elle ne voit plus seulement les œuvres achevées. Elle retrouve les artisans, les bénévoles, les élèves, les familles et les communautés qui ont participé à leur création. Son parcours individuel se confond ainsi avec une mémoire plus collective.
L’Acadie dans son cœur et dans son art – Monette Léger artiste multidisciplinaire sera lancé mercredi 23 septembre, de 18 h 30 à 20 h 30, au Centre multifonctionnel de Shediac, au 58, rue Festival. Le site conçu autour de l’ouvrage permettra aux lecteurs de s’abonner afin d’être informés des créations qui viendront, après sa publication, prolonger son contenu.
S’il fallait pourtant réduire ces cinquante années à une seule œuvre, le choix de Monette Léger serait immédiat : L’Arbre historique acadien.
Elle l’appelle «mon bébé». Sa réalisation lui a demandé neuf mois et près de 2300 heures de travail. L’œuvre raconte quatre siècles d’histoire acadienne et concentre, à ses yeux, son attachement aux racines, à la mémoire et à la transmission.
L’arbre se trouve à Shediac. Monette Léger peut donc encore aller le voir.
Elle le touche. Elle en sent le bois. Il lui arrive même de l’embrasser.
Après les quelque 70 portes numériques ouvertes par ce livre sur les images, les sons et les archives, demeure finalement ce geste d’une simplicité presque primitive : une artiste pose la main sur son œuvre.
