Le spectacle du 15 août : quelle image de l’Acadie voulons-nous projeter?
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Le 15 août est la fête nationale de tous les Acadiens et de toutes les Acadiennes. Des générations se sont battues pour que cette journée soit reconnue, célébrée partout en Acadie et reconnue à l’échelle nationale. Comme peuple, l’Acadie a le droit d’exprimer haut et fort sa fierté, de faire connaître sa culture et d’affirmer sa volonté de vivre et de s’épanouir en français.
Or, lors du dernier spectacle, l’image projetée de l’Acadie ne la présentait pas sous son meilleur jour. Le maître de cérémonie a employé un langage qui convenait mal à l’importance symbolique de l’événement. Quelques expressions en chiac auraient pu trouver leur place, même si cette forme de langue ne représente pas l’ensemble de l’Acadie. Toutefois, le recours constant à des mots et à des expressions anglaises transmettait un message qui paraissait en contradiction avec notre volonté collective de vivre en français.
Il ne s’agit pas de blâmer personnellement Mononcle Jason. Il incarnait son personnage, avec le style et l’humour qui lui sont propres. Dans un autre contexte, sa prestation aurait sans doute pu être drôle et bien accueillie. Mais le spectacle national du 15 août n’est pas une scène comme les autres. Il représente l’Acadie devant l’ensemble du pays. Sans tomber dans un folklore figé ni exclure la diversité de nos expressions culturelles, il devrait refléter avec dignité notre fierté, notre créativité et notre attachement à la langue française.
Cette critique ne doit toutefois pas occulter la qualité des prestations présentées au cours de la soirée. Les artistes ont offert des moments dont l’Acadie a toutes les raisons d’être fière. Par leur talent, leur présence et la qualité de leurs chansons, ils ont montré une Acadie créative et capable de rayonner bien au-delà de ses frontières.
La critique ne porte donc ni sur l’ensemble du spectacle ni sur la valeur des artistes qui y ont participé. Elle vise le ton et le langage choisis pour l’animation, ainsi que l’image quelque peu rustre et arriérée de l’Acadie qui en résultait. Cette représentation caricaturale ne correspond pas à la réalité de l’Acadie et n’avait pas sa place dans un spectacle présenté à l’occasion de notre fête nationale.
Personne ne réclame un spectacle austère ou dépourvu d’humour. L’Acadie peut rire d’elle-même et faire une place à ses différentes façons de parler. Il existe cependant une différence entre célébrer avec authenticité la richesse de nos accents et de nos particularités linguistiques, et donner l’impression que l’anglais est devenu indispensable à notre manière de nous exprimer, même le jour où nous affirmons publiquement notre existence comme peuple de langue française.
Radio-Canada et la Société Nationale de l’Acadie doivent maintenant procéder à un véritable retour critique sur cette édition. La question fondamentale à laquelle ils devront répondre est la suivante : quelle image de l’Acadie veulent-elles donner aux Acadiens eux-mêmes et au reste du Canada?
Souhaitent-elles présenter une Acadie confiante et capable de s’exprimer pleinement en français? Ou veulent-elles entretenir l’image réductrice d’un peuple sympathique et folklorique, dont la langue serait nécessairement approximative, fortement anglicisée et ponctuée de vulgarités? Cette dernière représentation peut sembler amusante, mais elle risque de renforcer les vieux stéréotypes selon lesquels les Acadiens ne maîtriseraient pas véritablement le français ou ne pourraient affirmer leur originalité culturelle qu’en caricaturant leur propre langue.
La responsabilité de Radio-Canada est particulièrement importante. Comme diffuseur public national de langue française, elle ne fait pas que retransmettre un spectacle : elle choisit, encadre et diffuse une représentation de l’Acadie à l’ensemble du pays. Elle a la responsabilité de présenter toute la diversité de la création acadienne, sans réduire celle-ci à la caricature, au folklore ou à l’anglicisation.
La SNA porte elle aussi une responsabilité particulière. En tant qu’organisme national, elle ne peut se désintéresser de l’image collective projetée lors du principal spectacle de notre fête nationale. Le 15 août ne constitue pas simplement une occasion de divertir une foule. Il est chargé d’une histoire, d’une mémoire et d’une volonté d’affirmation. Sa portée est à la fois culturelle, linguistique et politique.
Une rétrospective sérieuse devrait conduire à une réflexion sur la conception du spectacle, le choix de l’animation, l’équilibre entre les différentes expressions culturelles acadiennes et la signification de cette diffusion nationale. Il faut se demander qui décide de l’image projetée, selon quels critères et avec quelle compréhension de la portée symbolique du 15 août.
Certains reprocheront sans doute aux signataires de cette lettre d’être élitistes ou de vouloir imposer une conception passée de l’Acadie. Si défendre une présentation digne, moderne et ambitieuse de l’Acadie, le jour même de sa fête nationale, c’est être élitiste, alors soit. Il faut cependant refuser de croire que la vulgarité, la caricature et l’anglicisation excessive soient les seules formes d’authenticité accessibles au peuple acadien. L’Acadie est beaucoup plus riche, plus diverse et plus grande que cette image.
Le 15 août demeure l’un des rares moments d’affirmation collective de l’Acadie à l’échelle nationale. Il doit permettre de célébrer sans complexe, mais aussi de montrer ce que ce peuple est et ce qu’il aspire à devenir. L’Acadie s’est battue pour obtenir cette tribune. Il lui appartient maintenant de décider ce qu’elle veut en faire.
Michel Doucet
Dieppe
