Se moquer du monde
- Partager
Damien Dauphin
Rédacteur en chef
damien@moniteuracadien.ca
Les déclarations d’intention que font certaines personnalités publiques lorsque les circonstances les y contraignent me font invariablement penser à une célèbre chanson de la regrettée Dalida. Des paroles semées au vent, sans lendemain.
Blaine Higgs et Mary Simon ont fait ce type de déclarations restées lettre morte. Lors de la dernière campagne électorale provinciale, la candidate d’origine indienne Tania Sodhi avait promis à mes voisins, fervents libéraux, d’apprendre le français. Il y a quelques mois, lorsque je lui ai demandé où elle en était rendue dans la réalisation de cet engagement, je n’ai reçu aucune réponse.
Dès lors, comment s’étonner que le PDG d’Air Canada, Michael Rousseau, qui se vantait il y a cinq ans d’avoir vécu 14 ans à Montréal sans parler un seul mot de français, n’ait pas jugé bon de lire quelques mots de compassion à l’attention de la famille du pilote québécois décédé dans une collision à l’aéroport LaGuardia?
Michael Rousseau n’est pas un imbécile — ou alors il faudrait conclure que l’ensemble du conseil d’administration de la compagnie l’est pour l’avoir nommé. Partons plutôt du principe qu’il est un homme intelligent. Ce qui lui manque, en revanche, c’est l’intelligence du cœur.
Ironiquement, c’est un vice-président d’origine française, Christophe Hennebelle, qui s’est porté à la défense de l’unilinguisme de son PDG. Peut-être est-il un lointain parent, puisqu’il est né, comme moi, dans l’agglomération lilloise, dans le nord de la France.
Avec le sérieux qu’imposait la gravité de la situation, M. Hennebelle a tenté, à l’antenne de ICI RDI (En direct avec Patrice Roy, 24/60), d’expliquer l’injustifiable. Selon lui, 313 heures de cours de français, auxquelles s’ajoutent 250 heures de travail personnel, n’auraient pas suffi à permettre à Michael Rousseau de lire quelques lignes dans la langue de Molière. Veuillez pardonner mon français de France, mais cela relève du foutage de gueule.
Je l’ai dit: Michael Rousseau est un homme intelligent. Comment croire, dans ces conditions, qu’il soit incapable de lire quelques phrases après plus de 550 heures d’apprentissage? La réponse est simple: il n’en a tout simplement rien à faire.
À l’inverse, l’ancienne lieutenante-gouverneure du Nouveau-Brunswick, Brenda Murphy, unilingue anglophone au moment de sa nomination, a pris au sérieux l’apprentissage du français, y compris la prononciation. Je l’ai déjà souligné, et je le répète: dans ses échanges avec moi, elle a toujours fait l’effort de s’exprimer en français, spontanément.
Autre contraste: en visite à Monaco le 28 mars, le pape Léon XIV, qui ne maîtrise pas couramment le français malgré ses lointaines origines, a lu un discours dans cette langue, officielle dans la Principauté. Sa prononciation était imparfaite, certes, mais l’effort était réel — exactement celui que le PDG d’Air Canada refuse de faire.
Je ne parle ni allemand ni italien couramment. Pourtant, je suis capable de lire à voix haute des phrases dans ces langues, en respectant leur prononciation et même en prenant l’accent qui convient.
Au fond, il n’y a là ni obstacle insurmontable ni difficulté technique. Il y a un choix.
Et ce choix, Michael Rousseau l’a fait: celui de se moquer des francophones. Un tel mépris ne devrait pas valoir 12 millions de dollars.
***
Dernière heure — Quelques heures après avoir écrit ces lignes, j’ai appris que Michael Rousseau avait décidé de prendre sa retraite d’ici la fin du mois de septembre. Reste à voir si le conseil d’administration d’Air Canada saura faire preuve du discernement qui s’impose dans le choix de son successeur. Les Canadiens méritent mieux.
