11-Septembre : le jour où Moncton a ouvert ses portes à des inconnus
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Vingt-cinq ans après les attentats du 11 septembre 2001, l’Aéroport international Roméo-LeBlanc du Grand Moncton a rendu hommage aux victimes, mais aussi à ceux qui ont répondu à une situation sans précédent. Treize avions et plus de 2000 voyageurs avaient été déroutés vers Moncton. Derrière ces chiffres demeure surtout le souvenir d’une communauté qui avait ouvert ses portes à des étrangers.
Damien Dauphin
Le Moniteur Acadien – IJL
Ils faisaient la file devant le Colisée de Moncton. Non pas pour entrer, mais pour repartir avec des inconnus.
Des photos prises le 11 septembre 2001 étaient exposées. (Photo : Damien Dauphin)
Vingt-cinq ans plus tard, c’est l’une des images que Bill Lawlor conserve du 11 septembre 2001. Alors que les États-Unis venaient de subir une série d’attentats et que des milliers de voyageurs se retrouvaient immobilisés dans le Canada atlantique, des habitants du Grand Moncton se présentaient spontanément pour offrir une chambre, un repas ou simplement un peu de réconfort à des gens qu’ils n’avaient jamais rencontrés.
«Lors de l’un des moments les plus tragiques de notre génération, des gens ordinaires ont répondu présent et nous ont montré ce qu’est une humanité extraordinaire», se souvient le vice-président de la Croix-Rouge canadienne pour le Canada atlantique.
Une soixantaine de personnes ont pris part à l’événement commémoratif au Centre des opérations aéroportuaires de YQM. (Photo : Damien Dauphin)
Vendredi, à l’occasion du 25e anniversaire des attentats, plusieurs de ceux qui avaient vécu ces journées se sont retrouvés à l’Aéroport international Roméo-LeBlanc du Grand Moncton. Les souvenirs, eux, n’avaient rien perdu de leur précision.
Treize avions détournés vers Moncton
La présidente-directrice générale de YQM, Courtney Burns, a d’abord invité les personnes présentes à observer une minute de silence.
«C’est ainsi qu’il y a 25 ans, le 11 septembre 2001, le monde a basculé en l’espace de quelques heures. Aujourd’hui, nous nous réunissons avant tout pour honorer la mémoire des vies perdues et penser aux familles dont l’existence a été bouleversée à jamais, ainsi qu’aux premiers intervenants et aux innombrables personnes qui ont fait preuve d’un courage extraordinaire face à une tragédie inimaginable.»
Après la fermeture de l’espace aérien américain, les avions en vol ont dû trouver ailleurs un endroit où atterrir. Treize d’entre eux ont été déroutés vers Moncton.
«Sans préavis, notre aéroport est devenu un point de chute pour des voyageurs qui s’attendaient à atterrir ailleurs, en pleine période de peur et d’incertitude intenses», rappelle Courtney Burns.
Employés de l’aéroport, contrôleurs aériens, services d’urgence, organismes gouvernementaux, compagnies aériennes, associations locales, bénévoles et simples citoyens ont alors dû travailler ensemble.
La PDG de l’aéroport estime que cette solidarité continue de résonner un quart de siècle plus tard. Elle se dit fière du rôle joué par YQM dans la réponse du Canada atlantique, mais aussi de celui des habitants du Grand Moncton qui ont répondu présent lorsque des milliers de voyageurs se sont retrouvés loin de chez eux.
«Le premier jour de ma vie où je n’ai pas ri»
Les souvenirs ont parfois pris un tour très personnel.
Robert Gauvin, aujourd’hui ministre de la Sécurité publique, était alors comédien au Pays de la Sagouine.
Au lendemain des attentats, il devait monter sur scène et raconter des plaisanteries aux touristes.
«C’était le premier jour de ma vie où je n’ai pas ri», se souvient-il.
Comme des millions de personnes, il avait d’abord pu croire à un accident lorsqu’un premier avion avait percuté le World Trade Center. L’arrivée du second avait fait disparaître cette possibilité.
Robert Gauvin a également tenu à saluer les pompiers, policiers et autres premiers intervenants présents à la commémoration, en rappelant le lourd tribut payé par leurs collègues à New York.
«Ils savent que c’est le risque qu’ils prennent, mais ils le font quand même. Ce jour-là, ils se sont battus pour l’humanité. Avec ce qu’il se passe actuellement dans le monde, c’est un exemple qui résonne.»
Elle a entendu l’avion frapper le Pentagone
Pour Viki Limaye, consule générale des États-Unis à Halifax, le souvenir du 11 septembre est aussi profondément personnel.
Viki Limaye, consule générale des États-Unis à Halifax, travaillait près du Pentagone lorsque celui-ci a été ciblé par les terroristes qui avaient pris les commandes du vol 77. (Photo : Damien Dauphin)
Il y a vingt-cinq ans, elle travaillait pour un organisme de défense à Washington.
«[J’étais] suffisamment près du Pentagone pour entendre le crash du vol 77. Exactement six mois plus tard, j’ai rejoint le service diplomatique américain, animé par la volonté de servir et de préserver la paix internationale.»
La diplomate américaine a remercié ceux qui, à Moncton, avaient participé au transport, à la restauration et à l’hébergement des voyageurs déroutés.
«Un quart de siècle plus tard, le souvenir de ceux qui ont péri ce jour-là reste douloureux; nous continuons de pleurer les disparus et de soutenir les familles qui portent encore le poids de ce deuil.»
Elle n’a pas oublié non plus l’accueil réservé aux voyageurs.
«À bien des égards, le 11 septembre a révélé le pire de l’humanité, mais ici même — depuis le tarmac ce jour-là jusqu’au Colisée, en passant par les foyers des familles — il en a aussi révélé le meilleur. Nous n’avons jamais oublié votre bienveillance, et nous ne l’oublierons jamais.»
Des inconnus à la maison
Kelly Cain venait quant à elle de prendre ses fonctions de PDG du YMCA de Moncton.
Comme beaucoup d’autres, elle s’est jetée dans l’action avant même d’avoir pleinement pris conscience de l’ampleur de ce qui venait de se produire.
Elle et son mari ont accueilli quatre personnes chez eux. Ces voyageurs, arrivés là par les circonstances, devaient retourner quotidiennement au Colisée afin d’obtenir les dernières informations sur la situation et leur éventuel départ.
Vingt-cinq ans plus tard, Kelly Cain, aujourd’hui sous-ministre des Transports et de l’Infrastructure, parle encore de ces journées comme d’une histoire intime.
«Je sais qu’il s’agit davantage d’une histoire personnelle, mais elle le restera toujours pour moi, tout comme pour ceux qui ont partagé cette expérience aux côtés de ces invités merveilleux.»
Pour elle, cette réaction spontanée explique aussi pourquoi ce qui s’est produit dans le Grand Moncton ne s’est pas effacé avec le temps.
«La réaction de notre nation et de notre communauté face aux événements de cette journée ne sera jamais oubliée par ceux qui en ont été touchés.»
Plus de 2000 voyageurs
Bill Lawlor faisait partie de ceux qui se sont retrouvés au cœur de cette mobilisation.
«Vous souvenez-vous exactement où vous étiez et ce que vous faisiez au moment où les événements se sont déroulés? Moi, je m’en souviens très bien.»
Bill Lawlor, vice-président de la Croix Rouge canadienne pour l’Atlantique, se souvient de l’extraordinaire élan de solidarité et de générosité du Grand Moncton. (Photo : Damien Dauphin)
Dans le cadre de l’intervention de la Croix-Rouge canadienne, il a été envoyé au Colisée de Moncton quelques heures seulement après les attentats. Plus de 2000 voyageurs avaient été déroutés vers la région.
Beaucoup ne savaient presque rien de ce qui venait de se produire.
«Ces personnes ont atterri à l’improviste dans une ville qu’elles n’avaient jamais prévu de visiter. En débarquant, beaucoup ignoraient tout ou presque de la situation. D’autres n’avaient aucun moyen de joindre leurs proches: pas de smartphones, pas de fils d’actualité instantanés sur les réseaux sociaux.»
Face à cette situation sans précédent, les habitants ont ouvert leurs maisons.
«Des familles ont ouvert leurs portes, proposant des chambres d’amis, des repas, des moyens de transport [...] mais surtout, elles ont offert du réconfort et une présence bienveillante aux personnes qu’elles soutenaient.»
Puis Bill Lawlor résume en une phrase ce qu’il retient de ces journées :
«Au cœur de cette tragédie mondiale, Moncton a fait preuve d’une chose remarquable: la compassion peut — et pourra toujours — se propager bien plus vite que la peur.»
L’action de la Croix-Rouge ne s’est pas arrêtée à Moncton. Des Néo-Brunswickois et d’autres habitants du Canada atlantique ont également été envoyés à New York pour soutenir leurs collègues de la Croix-Rouge américaine.
« Je vais faire ce que j’ai à faire »
Pendant que le Grand Moncton accueillait des voyageurs immobilisés, Hélène Boudreau vivait la situation inverse.
Hélène Boudreau, mairesse de Dieppe, ici en compagnie du ministre de la Sécurité publique, du consul général de France à Moncton et Halifax, du ministre de la Justice et du président de l’Autorité policière régionale de Codiac, se trouvait aux États-Unis le 11 septembre 2001. Infirmière, elle a vécu les événements de très près. (Photo : Damien Dauphin)
Celle qui est aujourd’hui mairesse de Dieppe participait à une conférence médicale à Scottsdale, en Arizona, avec quelque 120 médecins et infirmières du Canada.
Elle s’est retrouvée intégrée à une équipe constituée dans l’urgence pour rassembler les Canadiens présents et organiser leur retour au pays. Son expérience d’infirmière l’a aidée à faire face à la situation.
Elle est restée sur place jusqu’à ce que le dernier citoyen canadien puisse rentrer chez lui.
Pendant ce temps, sa famille avait eu très peur.
«J’avais dit à ma famille que je devais être sur un vol à 9 h ce matin-là. Mais c’était à l’heure de l’Arizona.»
Cette précision avait échappé aux siens.
Après avoir découvert les nouvelles à son réveil, elle les a immédiatement appelés.
«J’ai d’abord appelé ma mère, puis mon mari pour leur dire: je suis bien et en sécurité, mais je suis sur le terrain, je vais faire ce que j’ai à faire.»
Pendant les jours qui ont suivi, l’adrénaline lui a permis de continuer, de rassurer les autres et d’agir.
Ce n’est qu’une fois rentrée chez elle que tout a cédé. Un mascaret de larmes a alors coulé sur ses joues.
«Tout est ressorti.»
Vingt-cinq ans plus tard, les émotions restent présentes. Nul n’a oublié les avions qui se sont écrasés ce matin-là, dans une tragédie qui allait ouvrir le XXIe siècle.
Ceux qui ont vécu l’événement dans le Grand Moncton n’ont pas oublié non plus cette autre image: une file de résidents devant le Colisée, attendant leur tour pour ramener un inconnu à la maison.
À la une, de gauche à droite : Bill Lawlor, vice-président de la Croix Rouge canadienne; Courtney Burns, PDG de l’aéroport; Viki Limaye, consule générale des États-Unis à Halifax; Dawn Arnold, sénatrice du Canada; Robert Gauvin, ministre provincial de la Sécurité publique; et Kelly Cain, sous-ministre des Transports et de l’Infrastructure.
