Cellulaires à l’école : interdire ou éduquer ?
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La rentrée scolaire s’accompagne cette année d’un resserrement important des règles entourant l’utilisation des cellulaires dans les écoles du Nouveau-Brunswick. Si le personnel enseignant francophone reconnaît la nécessité de mieux encadrer ces appareils, son association professionnelle s’interroge sur l’interdiction prévue au secondaire : l’école doit-elle bannir le téléphone ou apprendre aux jeunes à mieux s’en servir ?
Damien Dauphin
Le Moniteur Acadien – IJL
La sonnerie de la rentrée retentit avec une nouvelle consigne pour les élèves du Nouveau-Brunswick: les cellulaires et autres appareils personnels de communication seront désormais soumis à des règles beaucoup plus strictes dans les écoles de la province.
La ministre de l’Éducation et du Développement de la petite enfance, Claire Johnson, a annoncé cet été une révision de la politique provinciale encadrant leur utilisation. Les élèves de la maternelle à la 8e année ne pourront plus utiliser leurs appareils personnels pendant la journée scolaire, tandis que de nouvelles restrictions doivent également s’appliquer aux élèves du secondaire.
La mesure vise notamment à réduire les distractions en classe et à favoriser les interactions entre élèves. Le gouvernement a également annoncé des restrictions concernant l’accès aux médias sociaux à partir des réseaux et appareils scolaires.
Mais à l’heure où les élèves reprennent le chemin de l’école, le débat se déplace désormais sur un autre terrain: une interdiction constitue-t-elle la meilleure façon de préparer les adolescents à vivre dans un monde où le numérique est omniprésent ?
Des enseignants favorables à des balises
L’Association des enseignantes et des enseignants francophones du Nouveau-Brunswick (AEFNB), qui représente quelque 3 000 membres, accueille favorablement le principe d’un encadrement plus rigoureux.
L’association reconnaît notamment les problèmes de distraction causés par les appareils personnels ainsi que leurs répercussions possibles sur les interactions sociales et la santé mentale. Dans plusieurs écoles, souligne-t-elle, des règles strictes étaient d’ailleurs déjà appliquées.
Le personnel enseignant ne souhaite pas pour autant devenir la «police des cellulaires», chargée de surveiller téléphones, montres, lunettes et autres appareils connectés.
C’est surtout la décision d’aller jusqu’à l’interdiction au secondaire qui soulève des réserves.
L’AEFNB s’interroge notamment sur la manière dont cette orientation a été décidée. Elle présente l’interdiction comme un ajout tardif à la politique et demande si les différentes perspectives ont suffisamment été prises en considération avant son adoption.
Quel rôle pour l’école ?
Au cœur de sa réflexion se trouve cependant une question plus fondamentale: quel rôle l’école doit-elle jouer dans l’apprentissage du numérique ?
Les cellulaires et les médias sociaux ne disparaîtront pas à la sortie de l’école, fait valoir l’association. Les adolescents devront apprendre à gérer leur utilisation, à reconnaître leurs effets et à évoluer dans un environnement numérique qui occupe déjà une place considérable dans leur vie.
L’AEFNB se demande ainsi si l’interdiction ne risque pas de priver l’école secondaire d’une occasion d’accompagner les jeunes dans cet apprentissage.
Elle évoque également un enjeu propre à l’école acadienne et francophone: la place du français dans l’univers numérique des jeunes.
Selon l’association, l’école pourrait contribuer à aider les élèves à développer des réseaux et des habitudes numériques qui accordent davantage de place aux contenus, aux sources et aux échanges en français. L’espace à occuper pour assurer la vitalité de la langue ne se limite plus, soutient-elle, aux écoles, aux centres culturels ou aux médias traditionnels: il se trouve également en ligne.
Le risque de l’interdit
L’association soulève enfin la question de l’efficacité d’une interdiction totale chez les adolescents. Elle craint qu’une mesure trop rigide provoque chez certains un effet de rejet, voire qu’elle renforce l’attrait de ce qui leur est interdit.
Elle ne réclame toutefois pas le retour au laisser-faire. Sur la nécessité de limiter les distractions et de mieux baliser l’utilisation des appareils à l’école, gouvernement et personnel enseignant semblent partager une partie du diagnostic.
C’est plutôt la méthode qui fait débat: faut-il soustraire le téléphone de l’environnement scolaire ou profiter des dernières années de scolarité pour apprendre progressivement aux jeunes à en faire un usage responsable ?
Trois voix favorables aux restrictions
Nos trois collaborateurs invités cette semaine à se prononcer sur la question dans notre Vox Pop se montrent favorables au resserrement des règles, même si leurs arguments diffèrent.
Pour Carla Vautour, l’école doit d’abord offrir aux élèves un environnement propice à l’apprentissage. «Oui, nous devons donner aux enfants les outils nécessaires pour apprendre, mais nous devons aussi créer le bon environnement», estime-t-elle. Elle considère également que les interactions personnelles, l’écoute et la résolution de conflits font partie des compétences que les jeunes doivent acquérir à l’école. «Nous devons nous recentrer sur la littératie, la numératie et les véritables liens sociaux», ajoute-t-elle.
Jacques Giguère insiste davantage sur la capacité des appareils et des plateformes numériques à capter l’attention. Comparant le téléphone à une machine à sous, il le décrit comme «une machine hypnotique» qui exige toujours davantage d’attention «grâce au merveilleux monde des algorithmes». À ses yeux, retirer le cellulaire de l’école représente plutôt «une opportunité en or» de redonner du temps aux jeunes pour se concentrer sur leurs apprentissages et leurs relations avec les autres.
Luc Doucet reconnaît pour sa part avoir d’abord été «sceptique à l’idée de restreindre l’utilisation des téléphones cellulaires en classe». Les effets de leur utilisation sur la concentration et l’apprentissage l’ont cependant convaincu du bien-fondé de la mesure. Il estime notamment que les élèves pourront consacrer davantage de temps aux livres, à la lecture et à l’écriture.
Leurs positions contrastent ainsi avec les réserves exprimées par l’AEFNB sur une interdiction au secondaire. L’objectif fait largement consensus — réduire les distractions et favoriser les apprentissages — mais la question demeure de savoir si l’interdiction doit remplacer l’éducation à un usage responsable du numérique.
La rentrée ramène ainsi une vieille question sous une forme nouvelle: jusqu’où l’école doit-elle encadrer les comportements des élèves et à partir de quand doit-elle leur apprendre à se responsabiliser ?
À l’ère du numérique, la question n’est peut-être plus seulement de savoir quand les jeunes doivent ranger leur téléphone, mais aussi qui leur apprendra à s’en servir.
