Qui pour représenter le peuple acadien ?
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Le retrait de Michel Doucet de la course à la présidence de la Société nationale de l’Acadie a ravivé un débat qui dépasse largement sa candidature: celui de la représentativité des institutions acadiennes. Alors qu’Éric Dow est pour l’instant le seul candidat déclaré à la présidence, des voix s’élèvent pour remettre en question un système dans lequel huit organismes membres choisissent la personne appelée à parler au nom de l’Acadie.
Damien Dauphin
Le Moniteur Acadien – IJL
Le renoncement de Michel Doucet à briguer la présidence de la Société nationale de l’Acadie (SNA) n’aura finalement pas clos le dossier. Il en aura ouvert un autre, beaucoup plus vaste.
L’ancien professeur de droit à l’Université de Moncton avait fait savoir qu’il souhaitait succéder à Émile Gallant à la tête de l’organisme, dont la prochaine présidence doit être choisie lors de l’assemblée générale annuelle qui se tiendra du 25 au 27 septembre à Campbellton.
Mais sa candidature n’a reçu l’appui d’aucun des huit organismes membres de la SNA nécessaire pour être officiellement présentée. Michel Doucet a donc annoncé, le 28 août, qu’il renonçait à briguer la présidence.
Depuis, une question embarrassante s’est invitée dans le débat: qui la SNA représente-t-elle et devant qui doit-elle rendre des comptes?
« C’est scandaleux ! »
Lucie Le Bouthillier, ancienne directrice générale de l’organisme, n’a pas mâché ses mots dans une lettre d’opinion publiée cette semaine (voir notre rubrique Brasser la cage).
Que Michel Doucet, dont elle rappelle les quelque 50 années consacrées à la défense des droits des Acadiens et des francophones, n’ait suscité «aucune manifestation d’intérêt» de la part des organismes membres «dépasse l’entendement», écrit-elle.
« C’est scandaleux ! »
Mais sa critique va bien au-delà du sort réservé à l'ancien professeur de droit.
«Nous sommes en droit de leur demander des comptes puisqu’ils parlent en notre nom afin d’entendre leurs raisons avant de juger», soutient-elle au sujet des organismes membres de la SNA. Elle rappelle que ceux-ci sont appelés à représenter les communautés acadiennes et francophones et bénéficient de fonds publics.
Pour Lucie Le Bouthillier, le silence du public devant les décisions de ses institutions contribue à l'affaiblissement des communautés.
Son intervention a rapidement suscité des réactions.
Marie-Paule Martin estime que «l’enfilochage de plusieurs organismes acadiens est devenu archaïque» et plaide plutôt pour une seule organisation capable de représenter les grands dossiers politiques, culturels, sociaux et économiques de l’Acadie.
Marie O’Brien pose pour sa part la question de la visibilité et de l’imputabilité de ces institutions. Selon elle, leur rôle demeure mal compris d’une partie de la population, malgré les fonds publics qui leur sont accordés. Elle les invite à sortir de leur «petit monde» pour aller davantage à la rencontre des Acadiens.
Une vieille question
Le débat sur la représentativité de la SNA n'est pas nouveau.
En septembre 2024, Daniel LeBlanc, alors directeur général de Nation Prospère Acadie, s’interrogeait déjà sur ce qu’il qualifiait de «déficit démocratique de l’Acadie».
Il rappelait notamment la transformation du mode de scrutin de la SNA au début des années 1990. La présidence est aujourd’hui choisie par les représentants de huit organismes membres: quatre associations provinciales représentant les communautés acadiennes et francophones de l’Atlantique et quatre organismes jeunesse.
Deux ans plus tard, le même Daniel LeBlanc revient à la charge. Réagissant à la lettre de Lucie Le Bouthillier, il dénonce des «règlements désuets et anti-démocratiques» et se demande si l’élection à la présidence de la SNA ne devrait pas plutôt être qualifiée de «couronnement».
La question prend un relief particulier cette année. La SNA doit de nouveau choisir sa présidence après le départ d’Émile Gallant, élu l’an dernier avant de remettre sa démission après avoir constaté que la fonction ne lui convenait pas.
Éric Dow reçoit des appuis
Pour le moment, Éric Dow est le seul candidat à s’être publiquement déclaré.
Celui qui avait déjà brigué la présidence de la Société de l’Acadie du Nouveau-Brunswick (SANB), avant d’être défait par Nicole Arseneau-Sluyter, a annoncé sa candidature le 1er septembre.
Dans sa déclaration, il place précisément les institutions acadiennes au cœur de son projet. S’inspirant d’une citation de l’ancien président de la SNA Léger Comeau, il appelle à une Acadie «forte de son identité, maîtresse de ses institutions et pleinement engagée dans le monde».
La défense des droits doit selon lui demeurer «non négociable», mais constituer le point de départ d’une ambition plus vaste: donner à l’Acadie les moyens de réaliser de grands projets, de nouer des partenariats et de «façonner elle-même son avenir».
Sa candidature a reçu un accueil favorable de plusieurs personnes qui avaient auparavant soutenu celle de Michel Doucet — y compris parmi celles qui remettent en question le fonctionnement actuel de la SNA.
Phil Comeau, qui s’était réjoui de la candidature de Michel Doucet, estime qu’Éric Dow fera «un très bon président».
Daniel LeBlanc lui souhaite pour sa part «bonne chance et bon courage» et l’encourage à poursuivre ses efforts en faveur «d’une plus grande autonomie administrative pour le peuple acadien», notamment pour assurer la pérennité du français et protéger le patrimoine acadien.
Mathieu Gérald Caissie abonde dans le même sens, insistant sur deux priorités: «langue française et patrimoine acadien».
Ancienne présidente de la SANB, Jeanne d’Arc Gaudet estime qu’Éric Dow possède «tout le bagage de compétences» nécessaire pour représenter l’Acadie et souligne l’importance de donner une place à une nouvelle génération.
D’autres réactions sont tout aussi enthousiastes. Paul-Eugène LeBlanc dit voir dans sa déclaration «un message qui me donne espoir pour l’avenir de la SNA», tandis qu’Alain Boisvert vante notamment ses qualités de communicateur, son esprit critique et sa passion pour la langue française.
Les critiques exprimées ces derniers jours semblent donc viser moins la candidature d’Éric Dow que le mécanisme qui déterminera s’il deviendra président.
Michel Doucet président malgré lui ?
Chez certains, la contestation va beaucoup plus loin.
Gabriel Bourgeois propose tout simplement de passer outre au processus de sélection de la SNA.
«Concrètement, nous allons déclarer, en vertu de la souveraineté du peuple acadien, que leur prochain président sera Michel Doucet», écrit-il.
Dans un commentaire publié en ligne, il propose que celui-ci soit appelé président, qu’on lui réserve les honneurs correspondant à cette fonction et que ses partisans suivent ses conseils et ses directives.
Michel Doucet a pourtant renoncé à briguer la présidence.
La controverse provoquée par son retrait aura ainsi débouché sur une situation pour le moins paradoxale: Éric Dow pourrait accéder à la présidence avec l’appui de certaines des personnes qui contestent le processus par lequel il serait choisi, tandis que d’autres sont déjà prêts à reconnaître comme président un homme qui n’est plus candidat.
Au-delà des personnes, une question demeure donc entière: qui peut légitimement parler au nom du peuple acadien ?
