Le Projet Lyse : tricoter des liens pour apaiser la mémoire
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Dans une salle de classe de l’école Blanche-Bourgeois, des mains d’enfants s’activent autour d’aiguilles à tricoter. À Cocagne et dans les communautés environnantes, l’art traditionnel du tricot est devenu un acte de solidarité profondément humain. À l’origine du Projet Lyse, une idée née de l’expérience intime de la maladie d’Alzheimer, aujourd’hui transformée en initiative intergénérationnelle porteuse de sens.
Damien Dauphin
Le Moniteur Acadien – IJL
Lise Trottier s’est éteinte le 27 novembre 2025, des suites d’un AVC. Elle vivait avec la maladie d’Alzheimer. Avant son décès, elle avait semé une idée simple, mais lumineuse: fabriquer des manchons sensoriels pour aider les personnes atteintes de troubles cognitifs à apaiser leur anxiété.
«Quand nous faisions des activités avec Bien vieillir chez soi, cela nous donnait un peu de répit», raconte sa belle-fille et proche aidante, Isabelle Giroux, de Notre-Dame. «Lise aimait s’occuper les mains. Elle a eu l’idée de créer des manchons pour aider les gens qui vivent avec l’Alzheimer.»
Après son décès, ce sont les élèves eux-mêmes qui ont choisi de donner à cette initiative son nom — transformé en «Projet Lyse», avec un Y — comme un fil discret entre mémoire et transmission.
Apaiser par le geste
Les manchons sensoriels, parfois comparés à des «tubes d’activités», sont conçus pour stimuler les sens. Tricotés avec des textures variées, des couleurs contrastées et de petits éléments tactiles, ils permettent aux personnes atteintes de démence de garder les mains occupées, favorisant ainsi l’apaisement.
«C’est un peu comme de la méditation», explique Kim Arsenault, adjointe administrative à l’organisme Bien vieillir chez soi Beausoleil. «Le côté tactile et visuel aide à réduire l’anxiété, surtout chez les personnes qui ne savent plus toujours où elles se trouvent.»
D’abord pensé à petite échelle, le projet a rapidement pris de l’ampleur grâce à l’obtention d’un financement, permettant la fabrication de dizaines de manchons destinés aux aînés du sud-est de la province.
Quand les générations se rencontrent
Au cœur du projet, un volet intergénérationnel qui lui donne toute sa richesse. À l’école Blanche-Bourgeois de Cocagne, neuf élèves de 5e année ont participé à la confection des manchons, accompagnés par leur enseignante et des partenaires communautaires.
«On a lancé un appel aux élèves pour participer à un projet nouveau et intergénérationnel», explique Christine Goguen, agente de développement communautaire. «Pendant plusieurs semaines, ils ont appris, créé et travaillé ensemble pour compléter les manchons.»
Pour les jeunes, l’expérience dépasse largement l’apprentissage du tricot.
«C’était vraiment le fun», confie Sofia LeBlanc, qui a réalisé deux manchons. «Ça m’a fait plaisir d’aller rendre visite aux aînés et de voir leurs sourires.»
Même écho du côté de Lise Robichaud, qui souhaite poursuivre cette implication, à la fois pour le plaisir et pour aider les autres.
Un projet porté par la communauté
Le Projet Lyse s’inscrit dans une collaboration entre plusieurs organismes, dont Bien vieillir chez soi Beausoleil et le Groupe de développement durable du Pays de Cocagne.
«On avait déjà un projet de tricot intergénérationnel, mais cette année, on a découvert les manchons grâce à une infirmière qui travaillait auprès de personnes atteintes d’Alzheimer», souligne Marie-Claude Hébert. «On a tout de suite vu le potentiel.»
Le 26 mars dernier, des manchons ont été remis à plusieurs établissements de la région, dont le Foyer Pauline et le Château du Bel Âge à Grand-Bouctouche, le Foyer Saint-Antoine et la Résidence Au Benaise à Champdoré, le Foyer Côte d’Or à Cocagne, la Résidence Le P’tit chez nous à Grande-Digue et la résidence Aux Bons Soins à Shediac.
Tisser du sens, au-delà du geste
Le Moniteur acadien a suivi cinq élèves lors de la distribution des manchons à la résidence Aux bons soins. Clarisse Boudreau, bénévole pendant plus de quatre décennies à la Villa Providence, a été la première à recevoir leur visite. La nonagénaire a accueilli son manchon avec joie, prenant plaisir à le manipuler lentement, en en explorant les textures sous le regard attentif des enfants.
Charles Côté, dont l’épouse Sylvie est elle-même tricoteuse émérite, a bien apprécié sa rencontre avec les élèves et le cadeau qu’elles lui ont fait. (Photo : Damien Dauphin)
Sylvie Côté tricote elle-même pour son mari, Charles, dont les facultés cognitives commencent à diminuer. Les élèves ont échangé quelques minutes avec lui, pendant que Mme Côté présentait ses propres créations aux accompagnatrices.
Retraitée de l’enseignement, Delcia Doiron s’est longuement entretenue avec Le Moniteur acadien avant de recevoir, à son tour, un manchon. Elle en a profité pour partager son savoir avec les jeunes.
Au-delà de leur utilité thérapeutique, les manchons symbolisent quelque chose de plus vaste: un lien entre générations, une présence offerte, un geste qui apaise.
Un projet semblable pourrait voir le jour dès l’automne prochain. Pour les instigateurs, l’objectif est clair: poursuivre cette chaîne de solidarité où chaque maille compte.
Car derrière chaque manchon, il y a une histoire — et, désormais, une mémoire qui continue de se transmettre.
À la une : de gauche à droite, Sofia, Elisabelle, Enya, Ariel et Lise avec une quinzaine de manchons qu’elles s’apprêtent à distribuer à des résidents du foyer Au bons soins. (Photo : Damien Dauphin)
