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17 Février 2025
ANTONINE MAILLET : L’ACADIE EN DEUIL DE SON AMBASSADRICE
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Antonine Maillet s’est éteinte à Montréal lundi 17 février à l’âge de 95 ans. Unique Canadienne à avoir remporté le prestigieux Prix Goncourt pour son roman « Pélagie-la-Charrette », elle a placé l’Acadie sur la carte du monde et donné naissance à un personnage hors du commun: la Sagouine.
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Damien Dauphin
IJL – Réseau.Presse – Le Moniteur Acadien
L’Île-aux-Puces est orpheline. Deux ans après son amie Viola Léger qui a prêté ses traits, sa voix et sa gouaille à la Sagouine, Antonine Maillet disparaît à son tour.

Antonine Maillet sur la scène de l’Île-aux-Puces à l’occasion du 30e anniversaire du Pays de la Sagouine. (Photo : Damien Dauphin-Archives)
Sur le papier, Citrouille était l’un de ses enfants. Le comédien Luc LeBlanc, qui l’interprète depuis trois décennies, s’identifie comme un enfant de la romancière.
«Madame Maillet a été une ambassadrice pour l’Acadie, mais pour moi, elle a été comme une mère ou une grand-mère. Elle sera toujours présente dans mon cœur», a-t-il confié.
À l’instar de Citrouille, tous les personnages de l’Île-aux-Puces sont les enfants et les petits-enfants d’Antonine Maillet. Elle est la muse de plus d’une centaine d’artistes qui veulent vivre pleinement de leur passion pour le théâtre en français. Parmi ceux-ci, Denise Bouchard, qui incarne Mariaagélas depuis trente ans et fut pressentie, en 2013, pour reprendre le rôle de la Sagouine en alternance avec Stéphanie David, Solange LeBlanc et Patricia Léger.
«Elle m’a donné les outils pour nager à contre-courant et vivre pleinement ma liberté créatrice», a souligné celle qui est aussi une cinéaste reconnue.
Monique Poirier, directrice générale et artistique du Pays de la Sagouine, s’attendait-elle à cette triste nouvelle? Les mots qu’elle a livrés peuvent le laisser penser.
«On a beau se faire à l’idée qu’un départ se prépare, qu’une fin se pointe doucement à l’horizon, ça n’apaise pas la douleur quand arrive le moment que ce départ se concrétise.»
Mme Poirier déclare qu’elle fait partie de milliers de personnes que l’œuvre, le courage, l’audace et la fougue d’Antonine Maillet – «la plus grande Acadienne que je connaisse», écrit-elle – a inspirées.
« Mon travail au Pays de la Sagouine m’aura permis d’avoir de belles et longues conversations avec elle, mais surtout, de comprendre davantage à quel point c’est important de se raconter avec tout ce qui nous habite. De faire confiance à nos mots, nos expressions, mais aussi, à notre regard et à notre perspective. »
De Molière à Rabelais : la langue de Maillet
De fait, c’est une langue ancienne qu’à travers la Sagouine Antonine Maillet a popularisée auprès du grand public. Le français tel qu’on le parlait sous le règne du roi François 1er, alors que Jacques Cartier «découvrait» le Canada. La langue de Rabelais, qui préfigurait celle de Molière qui allait la supplanter un siècle plus tard sur le continent, mais qu’emmenèrent avec eux les colons français qui fondèrent l’Acadie.
Cette langue devait lui valoir la reconnaissance suprême des salons littéraires parisiens. Il y a quarante-cinq ans, Antonine Maillet remporta le Prix Goncourt. Une dizaine d’années après le général de Gaulle lorsqu’il reçut les «mousquetaires» à l’Élysée, c’est le grand public français qui, par bonheur, découvrait une Acadie largement oubliée par les manuels d’histoire de l’école de la République.
Colette Brisson Lacroix estime qu’Antonine Maillet a non seulement assuré la survie culturelle de l’Acadie, mais qu’elle a aussi inspiré de nouvelles générations à revendiquer et à célébrer leur héritage.
«Madame Maillet a joué un rôle déterminant dans la préservation et la promotion de l’identité acadienne à travers son œuvre littéraire, soutient-elle. En donnant vie à des personnages emblématiques comme la Sagouine, elle a su capturer l’âme, la langue et les traditions d’un peuple longtemps marginalisé. Son écriture, empreinte d’humour et de résilience, a contribué à légitimer le français acadien sur la scène internationale, renforçant ainsi la fierté et la conscience littéraire des Acadiens.»
«Antonine Maillet incarnera à jamais pour les générations actuelles et futures en Acadie le socle culturel et patrimonial d’un grand peuple et de sa langue française, plussoie le président-fondateur du Cercle acadien de la langue française, Mathieu Gérald Caissie. Elle était un rayon de soleil pour notre langue française, et mon souhait le plus profond est que ce soleil puisse continuer à briller sur notre peuple et nos communautés.»
L’hommage des autorités françaises
Par la voix de son ambassadeur au Canada, Michel Miraillet, les autorités françaises ont rapidement fait part de leur «infinie tristesse» dès lundi midi. Le consul général de France dans les Provinces atlantiques a salué «une amie de la France, qui le lui rendait bien».
Bertrand Cahuet a confié qu’il avait entamé une correspondance avec que le président français Emmanuel Macron avait élevée en 2021 au grade le plus élevé de l’ordre de la légion d’honneur, celui de commandeur.
«Nous avons tous combien elle a été essentielle pour mettre en avant l’importance des relations entre la France et l’Acadie. Pélagie m’avait fait découvrir puis rêver de l’Acadie lorsque j’étais adolescent. C’est grâce à Antonine que je suis consul général», a témoigné le diplomate, rappelant que Mme Maillet avait conduit à Paris la délégation qui avait évité la fermeture du poste consulaire.
Un récit qui n’aura jamais de fin
Il n’y a pas que l’Île-aux-Puces et la France pour porter le deuil. C’est toute l’Acadie qui pleure le départ de son trésor national.
Le député fédéral de Beauséjour, Dominic LeBlanc, évoque un « monument de la culture acadienne » qui laisse un héritage intemporel. «Sa mémoire restera à jamais gravée dans le paysage littéraire et culturel du Canada», a-t-il écrit sur son réseau social.
Le député Benoît Bourque a rendu hommage à la native de Bouctouche, où il réside lui-même dans la maison qui a appartenu à nulle autre que Viola Léger, l’inoubliable Sagouine. «Bouctouche, l’Acadie et le Canada viennent de perdre une de ses plus belles plumes et ambassadrices. Quelle chance de l’avoir côtoyée toutes ces années.»
«Il y a des matins dont on ne revient pas. La perte est grande; le legs, extraordinaire», a écrit la chanteuse Marie-Jo Thério sur sa page Facebook personnelle.
«C’est une légende qui a semé l’Acadie partout dans nos cœurs à travers le monde. Elle vivra en nous», a commenté la comédienne Anika Lirette sous la publication du Pays de la Sagouine.
En entrant dans l’éternité, Antonine Maillet accède à l’immortalité ainsi que le résume avec poésie Claire Langlois. «Il n’y aura jamais de fin à ce récit de vie puisqu’elle sera toujours un phare, un feu de vie éternelle, la flamme de l’Acadie.»
À la une : Antonine Maillet (Crédit : Jocelyne Vautour – Le Pays de la Sagouine)
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Damien Dauphin
IJL – Réseau.Presse – Le Moniteur Acadien
L’Île-aux-Puces est orpheline. Deux ans après son amie Viola Léger qui a prêté ses traits, sa voix et sa gouaille à la Sagouine, Antonine Maillet disparaît à son tour.

Antonine Maillet sur la scène de l’Île-aux-Puces à l’occasion du 30e anniversaire du Pays de la Sagouine. (Photo : Damien Dauphin-Archives)
Sur le papier, Citrouille était l’un de ses enfants. Le comédien Luc LeBlanc, qui l’interprète depuis trois décennies, s’identifie comme un enfant de la romancière.
«Madame Maillet a été une ambassadrice pour l’Acadie, mais pour moi, elle a été comme une mère ou une grand-mère. Elle sera toujours présente dans mon cœur», a-t-il confié.
À l’instar de Citrouille, tous les personnages de l’Île-aux-Puces sont les enfants et les petits-enfants d’Antonine Maillet. Elle est la muse de plus d’une centaine d’artistes qui veulent vivre pleinement de leur passion pour le théâtre en français. Parmi ceux-ci, Denise Bouchard, qui incarne Mariaagélas depuis trente ans et fut pressentie, en 2013, pour reprendre le rôle de la Sagouine en alternance avec Stéphanie David, Solange LeBlanc et Patricia Léger.
«Elle m’a donné les outils pour nager à contre-courant et vivre pleinement ma liberté créatrice», a souligné celle qui est aussi une cinéaste reconnue.
Monique Poirier, directrice générale et artistique du Pays de la Sagouine, s’attendait-elle à cette triste nouvelle? Les mots qu’elle a livrés peuvent le laisser penser.
«On a beau se faire à l’idée qu’un départ se prépare, qu’une fin se pointe doucement à l’horizon, ça n’apaise pas la douleur quand arrive le moment que ce départ se concrétise.»
Mme Poirier déclare qu’elle fait partie de milliers de personnes que l’œuvre, le courage, l’audace et la fougue d’Antonine Maillet – «la plus grande Acadienne que je connaisse», écrit-elle – a inspirées.
« Mon travail au Pays de la Sagouine m’aura permis d’avoir de belles et longues conversations avec elle, mais surtout, de comprendre davantage à quel point c’est important de se raconter avec tout ce qui nous habite. De faire confiance à nos mots, nos expressions, mais aussi, à notre regard et à notre perspective. »
De Molière à Rabelais : la langue de Maillet
De fait, c’est une langue ancienne qu’à travers la Sagouine Antonine Maillet a popularisée auprès du grand public. Le français tel qu’on le parlait sous le règne du roi François 1er, alors que Jacques Cartier «découvrait» le Canada. La langue de Rabelais, qui préfigurait celle de Molière qui allait la supplanter un siècle plus tard sur le continent, mais qu’emmenèrent avec eux les colons français qui fondèrent l’Acadie.
Cette langue devait lui valoir la reconnaissance suprême des salons littéraires parisiens. Il y a quarante-cinq ans, Antonine Maillet remporta le Prix Goncourt. Une dizaine d’années après le général de Gaulle lorsqu’il reçut les «mousquetaires» à l’Élysée, c’est le grand public français qui, par bonheur, découvrait une Acadie largement oubliée par les manuels d’histoire de l’école de la République.
Colette Brisson Lacroix estime qu’Antonine Maillet a non seulement assuré la survie culturelle de l’Acadie, mais qu’elle a aussi inspiré de nouvelles générations à revendiquer et à célébrer leur héritage.
«Madame Maillet a joué un rôle déterminant dans la préservation et la promotion de l’identité acadienne à travers son œuvre littéraire, soutient-elle. En donnant vie à des personnages emblématiques comme la Sagouine, elle a su capturer l’âme, la langue et les traditions d’un peuple longtemps marginalisé. Son écriture, empreinte d’humour et de résilience, a contribué à légitimer le français acadien sur la scène internationale, renforçant ainsi la fierté et la conscience littéraire des Acadiens.»
«Antonine Maillet incarnera à jamais pour les générations actuelles et futures en Acadie le socle culturel et patrimonial d’un grand peuple et de sa langue française, plussoie le président-fondateur du Cercle acadien de la langue française, Mathieu Gérald Caissie. Elle était un rayon de soleil pour notre langue française, et mon souhait le plus profond est que ce soleil puisse continuer à briller sur notre peuple et nos communautés.»
L’hommage des autorités françaises
Par la voix de son ambassadeur au Canada, Michel Miraillet, les autorités françaises ont rapidement fait part de leur «infinie tristesse» dès lundi midi. Le consul général de France dans les Provinces atlantiques a salué «une amie de la France, qui le lui rendait bien».
Bertrand Cahuet a confié qu’il avait entamé une correspondance avec que le président français Emmanuel Macron avait élevée en 2021 au grade le plus élevé de l’ordre de la légion d’honneur, celui de commandeur.
«Nous avons tous combien elle a été essentielle pour mettre en avant l’importance des relations entre la France et l’Acadie. Pélagie m’avait fait découvrir puis rêver de l’Acadie lorsque j’étais adolescent. C’est grâce à Antonine que je suis consul général», a témoigné le diplomate, rappelant que Mme Maillet avait conduit à Paris la délégation qui avait évité la fermeture du poste consulaire.
Un récit qui n’aura jamais de fin
Il n’y a pas que l’Île-aux-Puces et la France pour porter le deuil. C’est toute l’Acadie qui pleure le départ de son trésor national.
Le député fédéral de Beauséjour, Dominic LeBlanc, évoque un « monument de la culture acadienne » qui laisse un héritage intemporel. «Sa mémoire restera à jamais gravée dans le paysage littéraire et culturel du Canada», a-t-il écrit sur son réseau social.
Le député Benoît Bourque a rendu hommage à la native de Bouctouche, où il réside lui-même dans la maison qui a appartenu à nulle autre que Viola Léger, l’inoubliable Sagouine. «Bouctouche, l’Acadie et le Canada viennent de perdre une de ses plus belles plumes et ambassadrices. Quelle chance de l’avoir côtoyée toutes ces années.»
«Il y a des matins dont on ne revient pas. La perte est grande; le legs, extraordinaire», a écrit la chanteuse Marie-Jo Thério sur sa page Facebook personnelle.
«C’est une légende qui a semé l’Acadie partout dans nos cœurs à travers le monde. Elle vivra en nous», a commenté la comédienne Anika Lirette sous la publication du Pays de la Sagouine.
En entrant dans l’éternité, Antonine Maillet accède à l’immortalité ainsi que le résume avec poésie Claire Langlois. «Il n’y aura jamais de fin à ce récit de vie puisqu’elle sera toujours un phare, un feu de vie éternelle, la flamme de l’Acadie.»
À la une : Antonine Maillet (Crédit : Jocelyne Vautour – Le Pays de la Sagouine)
