Sports

Faire rayonner la francophonie, un panier à la fois


Il y a quelques années, une simple petite victoire de l’équipe de basketball du Centre scolaire Samuel-de-Champlain de Saint-Jean était déjà synonyme de réussite. Aujourd’hui, les Jaguars sont à un match de devenir la première école francophone à remporter un titre provincial senior.

Félix Arseneault

BASKETBALL.

Il reste 2:18 au cadran en ce glacial samedi 17 février. Les Jaguars ne mènent que par trois petits points, alors qu’ils avaient une avance de 20 points au milieu du 3e quart. Les tenaces Panthers de la Petitcodiac Regional High School ont profité des encouragements de la foule locale pour retourner dans ce match. L’enjeu? Une place au Final 12 de l’ASINB, championnat provincial de basketball scolaire, qui se tient au TD Station de Saint-Jean.

«C’est notre game, les gars, on est meilleur qu'eux autres» scande l'entraîneur Dominic Girard. Devant lui, des joueurs dont plusieurs ont songé quitter l’école francophone vers une «high school» anglophone avec des programmes de basketball historiquement supérieurs.

«C’est pour des moments comme ceci qu’on a mis tout le travail les sept dernières années», ajoute l'entraîneur-adjoint Mike LeBlanc.

Parce qu’avant de se retrouver dans cette finale senior A des «sectionaux» avec une saison de 24 victoires et six défaites, il y a eu un long parcours sans victoires et sans espoir.

« On jouait juste pour le fun »

Dominic Girard a débarqué comme enseignant à l’école Samuel-de-Champlain de Saint-Jean il y a sept ans. Il arrivait surtout avec une passion du basketball dans une école où ce sport était loin d’être celui mis de l’avant.

«Quand je suis arrivé, le programme n'avait pas gagné une partie de ligue.»

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Collin Daigle a vécu cette réalité. Ancien Jaguar, il a été du mauvais côté de bon nombre de défaites de 40, 50 ou même 70 points. Mais contrairement à aujourd'hui, le but de l’équipe n’était pas le même il y a une dizaine d'années.

«On savait qu’on n’allait pas gagner. On n'avait pas vraiment de système. On était là pour avoir du fun.»

En trois ans avec l’équipe, il a vu défiler trois entraîneurs différents.

«Il y en a un, coach Marcel, on l’adorait, mais il nous disait : ‘je ne suis pas bon au basketball, je suis là parce que je veux que vous ayez une équipe.’»

L'entraîneur-adjoint Mike Leblanc a aussi passé une saison derrière le banc des Jaguars avant le changement de cap du programme.

«On allait sur la route et on se faisait planter!»

Métamorphose

Depuis les dernières années, le basketball s’est transformé à Samuel-de-Champlain. Sous la direction de Dominic Girard et de Pierre LeBlanc, ancien responsable des sports à l’école, un accent a été mis sur le développement de ce sport. Des équipes au niveau intermédiaire ont été créées, pour déjà donner la piqûre aux élèves avant de faire le saut au secondaire.

«Une des plus grosses différences aujourd'hui comparé à quand je suis arrivé, c’est qu’on comprend le jeu, qu’on a un système. Les jeunes sont juste plus ‘connaissants’», analyse Dominic Girard.

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Un sport-études a aussi vu le jour à l’école, améliorant la qualité des sportifs. Mais un réel engouement s'est créé derrière le basketball.

«Cette année, j’ai eu 50 jeunes qui sont venus aux essais. On est une école secondaire de 192 élèves, ça veut dire que j’avais un élève sur quatre qui était aux essais de basket.»

L’impact de cette transformation, Dominic Girard la voit concrètement avec son équipe de cette année.

«C’est la première fois que j’ai des gars qui sont des joueurs de basket, que c’est leur sport principal.»

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La rétention de joueurs, un défi

En milieu minoritaire francophone, comme à Saint-Jean, bon nombre d’élèves quittent les écoles de langue française avant d’entrer au secondaire au profit d'établissements anglophones. Souvent, les programmes sportifs supérieurs sont cités comme l’une des raisons qui motive ce changement.

«J’ai des gars sur l’équipe qui avaient leurs papiers de transferts signés dans leurs mains en 9e année et qui sont restés à l’école à cause du programme qu’on pouvait leur offrir», avoue Dominic Girard.

L’un de ces joueurs, c’est Jack Muise. Le co-capitaine des Jaguars pourrait bien ne pas être sur le terrain pour le match fort important contre Petitcodiac. En 9e année, il a pensé aller voir ailleurs.

«J’ai même fait un transcript pour aller à St-Max (Saint-Malachy’s High) ou Saint John High.»

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Les mêmes pensées ont traversé l’esprit de Mohamed Babah, qui avait pourtant fait toute sa scolarité entre les murs de Samuel-de-Champlain.

«J'ai définitivement pensé à ça», l’attrait des écoles anglophones et les probabilités de soulever une bannière provinciale étant beaucoup plus grande.

Mais il a rapidement chassé cette idée de son esprit.

«Je suis avec les boys depuis la maternelle, on joue ensemble depuis l’intermédiaire. En les quittant, je sentais que c’était une mauvaise idée. Rester avec les boys, c’était la meilleure idée», affirme celui qu’on surnomme Momo.

«Notre équipe, c’est une petite famille. Tout le monde ici, c’est plus que des amis. On a une connexion que beaucoup d'équipes ne peuvent pas créer.»

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Jack Muise ne regrette pas lui non plus d’être resté avec les Jaguars. Même si les premières années avec l’équipe ont été plus difficiles, c’est maintenant qu’il récolte les fruits de ses durs labeurs tout en redorant l’étoile du programme.

«Je pense que les élèves qui entrent au secondaire peuvent voir que l’école a un bon programme. Et tu le vois déjà. Je pense qu’il y a 40 filles qui ont essayé pour l’équipe intermédiaire. On n'avait même pas une équipe intermédiaire pour les filles il y a quelques années. C’est fou et c’est inspirant.»

À deux minutes d’une finale

Les Jaguars devront toutefois être particulièrement inspirés lors des prochains instants. Les Panthers viennent de marquer neuf points sans riposte et ont repris le momentum de cette finale de section. Coup de chance, un joueur de Petitcodiac écope de sa cinquième faute du match et doit quitter le terrain. En plus de deux lancers francs, ça donne aussi une pause de 30 secondes aux Jaguars pour se ressaisir.

La nervosité est palpable chez les joueurs en maillot orange. Ils ne veulent pas s’incliner au même endroit que l’an dernier, où ils avaient plié bagage en demi-finale des sectionaux.

«C’était une partie qu’on aurait dû gagner, mais les gars étaient trop confiants. Je pense que ç’a été une grosse leçon pour eux», croit Dominic Girard.

«On ne le voulait pas l’an passé. Là, on a plus d’espoir, plus de cœur», assure Jack Muise.

«On veut gagner, on sait comment gagner et tout le monde va faire ce qu’ils peuvent pour gagner», ajoute Mohamed Babah.

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Seul devant le panier adverse, Gabriel Powell a deux lancers francs pour faire baisser les battements de cœur de ses coéquipiers et des partisans. Personne ne fait de bruit dans le gymnase des Panthers jusqu’à ce qu’on entende le bruit du ballon passer dans le filet une première fois. Et puis une deuxième. Les Jaguars peuvent respirer.

Ils n'accorderont pas un autre point aux Panthers. Marque finale : 66-55. En prime, ils empochent leur billet pour le championnat provincial qui se déroule presque à domicile, au TD Station de Saint-Jean.

«Je me rappelle pas de la dernière fois que j’ai pleuré, avoue Momo, encore les larmes aux yeux. Les six dernières années, on a travaillé fort pour arriver ici.»

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Avec une victoire samedi, le Centre scolaire Samuel-de-Champlain pourrait devenir la première école francophone du Nouveau-Brunswick a remporté une bannière au niveau senior. Seuls les Matadors de Mathieu-Martin ont réussi à s'imposer au niveau junior AAA en 2022.

«C’est un peu surréaliste, affirme Dominic Girard. Il y a quelques années, juste battre Harvey, c’était impossible. Faire les séries éliminatoires, c’était impossible. Gagner une game c’était presque impossible! Tout de suite, on vit presque un rêve.»

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Devant eux se trouve l’École John Caldwell de Grand-Sault. Habitués de ce grand rendez-vous, ils ont toutefois échappé des avances lors de deux dernières finales provinciales.

Mais peu importe le résultat de cette finale, l’impact de la transformation du programme se fera encore ressentir pour quelques années.

«Je suis très content d’être resté. Mon cœur va rester un Jaguar pour la vie», déclare fièrement Jack Muise.