Opinion

Une université pour honorer la mémoire du peuple acadien


La récente démarche entreprise pour changer l’appellation de l’Université de Moncton m’a révélé le rapport qui existe entre l’évolution de cette institution et mon propre parcours de formation.

Je suis née dans une ferme sur le « Chemin du Roi », dans le village de La Hêtrière situé dans la grande vallée de Memramcook. À trois milles de mon chez moi, le village de Saint-Joseph était le siège de l’Université Saint-Joseph dirigé par la congrégation Sainte-Croix. Le Collège était localisé d’un côté de la rue principale, tandis que l’Académie Notre-Dame du Sacré-Cœur, gérée par les religieuses, était située de l’autre côté de cette même rue. À cette époque, entre les années 40 à 50, ces deux écoles éduquaient l’élite masculine et féminine acadienne.

Mes études primaires terminées à la « petite école » du village, mes parents, conscients de l’importance de l’éducation, ont donné à leurs enfants la possibilité de fréquenter ces maisons du « haut savoir ». De plus, celles-ci offraient des événements et des concerts qui attiraient des spectateurs de « 30 milles à la ronde ». Les autobus nolisés de Moncton et d’ailleurs les transportaient au Monument-Lefebvre et à la patinoire du Collège. Des rencontres qui ont favorisé des contacts entre filles et garçons !

Profitant du service de voiturage pour les élèves des deux « maisons » dans une ambiance d’après-guerre, j’ai fréquenté l’Académie Notre-Dame du Sacré-Cœur où j’ai complété les cours du secondaire comme élève « externe ».

Durant cette même période, une levée de fonds fut lancée par l’archevêque du diocèse afin de construire la deuxième aile de l’Université Saint-Joseph. Il faut préciser ici que ledit Collège, fondé en 1864, reçut son statut d’université en 1898, devenant alors la première université francophone de l’Est du Canada. Malgré une charge familiale élevée, mon père, ainsi qu’un grand nombre de paroissiens, se sont inscrits comme donateurs. À chaque mois, une petite enveloppe s’ajoutait à la quête pour appuyer cette importante cause.

Quand il fut connu que l’argent recueilli n’irait pas à la construction du nouveau pavillon de l’université, beaucoup de donateurs se sont senti « fraudés ». Je n’ai jamais entendu ou lu d’explication officielle à cet effet, cependant peu de temps après l’Université Saint-Joseph acheta un immeuble rue Church à Moncton.

Pendant une dizaine d’années, l’Université Saint-Joseph a eu pignon sur rue à Moncton et a offert des cours au niveau universitaire à bon nombre d’étudiants. Presque en même temps, les religieuses de Notre-Dame du Sacré-Cœur, abandonnant l’Académie à Saint-Joseph, érigèrent le Collège Notre-Dame d’Acadie à Moncton. J’ai moi-même étudié à ce Collège où j’ai complété le cours commercial.

Il s’ensuivit une énorme vague de changements qui a fait échouer sur les rives de l’Acadie nos maisons d’éducations : le Collège de Bathurst, le Collège Maillet, le Collège Saint-Louis, le Collège Notre-Dame d’Acadie et en plus l’Université Saint-Joseph. De ce naufrage surgit en 1963, à Moncton, l’Université de Moncton. Graduellement, fidèle à sa devise Surge Illuminare (« lève-toi et rayonne »), cette nouvelle université établit deux campus : Université de Moncton campus de Bathurst et Université de Moncton campus d’Edmundston.

Résidente d’Edmundston pendant une trentaine d’années, et toujours désireuse de parfaire mes connaissances, j’ai profité de la proximité de l’Université pour compléter en 1975 un baccalauréat. Je constate par ma propre expérience l’importance de sa présence dans les régions éloignées des grands centres et son rayonnement sur toute l’Acadie. Cependant, quelle attache existe-t-il entre le colonel Robert Monckton et notre alma mater ?

Une volte-face qui n’a pas été ignorée par la population acadienne et occasionna plusieurs demandes de changement. On apprend dans l’historique de la Ville de Moncton qu’en 1930, des pressions ont été faites pour changer l’appellation de la ville, et ce bien avant l’existence de l’Université de Moncton. On peut lire également qu’une erreur administrative est responsable de la disparition du « K » dans Monckton. Il est déplorable de constater l’échec de ces demandes jusqu’à présent. Une pétition, avec environ mille signatures, sollicite une autre fois le changement de nom de l’Université.

De plus en plus, la société en général et les médias s’indignent du fait que l’on célèbre ou que l’on donne beaucoup de visibilité aux êtres oppresseurs. Je cite Jean-Paul Sartre : « Je déteste les victimes quand elles respectent leurs bourreaux. » Et qu’avons-nous fait ? Nous avons « trôné » un de nos offenseurs sur le toit de notre maison d’éducation supérieure francophone en Acadie.

À 90 ans, lucide et solidaire, je réalise qu’il est de notre devoir de reconnaître la mémoire du peuple acadien. C’est facile : Université Mémoriale d’Acadie.



Pauline LeBlanc-Beaulieu
Dieppe