Opinion

La culture du « faire disparaître »


De nos jours, des démarches amorcées au nom du « politically correct » semblent vouloir modifier, voire éliminer, certaines réalités historiques. L’objectif visé est d’effacer du domaine public des noms d’individus, d’institutions, voire d’équipes sportives, en raison d’un lien « inapproprié » entre ceux-ci et le passé. Cette culture du faire disparaître a pris de l’ampleur avec les controverses autour du produit Aunt Jamima, avec le changement du nom de l’Université Ryerson, et avec l’abolition du nom Cleveland Indians du baseball professionnel en faveur de la désignation Cleveland Guardians pour ne nommer que ceux-là.

Plus près de nous la statue d’Edward Cornwallis, fondateur de la ville d’Halifax en 1749, a été mise à bas à cause de la politique de ce dernier à l’endroit des Mi’kmaq de l’époque. Récemment, l’Acadie n’a pas été écartée de cet agissement avec une démarche voulant changer le nom de l’Université de Moncton. Fondée sur la prémisse que Robert Monckton (l’individu utilisait un « k » dans son nom) était un joueur majeur dans la mise en œuvre de la Déportation de 1755, certains gens sont de l’opinion que le nom est inapproprié pour cette institution acadienne.

La question fondamentale ici s’avère simplement « pourquoi »? Cette culture du faire disparaître va apporter quoi au passé ou au présent? La réponse est évidente : rien. L’histoire n’est pas là pour être modifiée ou annulée; elle est là pour nous renseigner et pour nous guider vers un meilleur futur. Soustraire et remplacer un nom d’individu n’efface aucunement le rôle joué par cet individu lors de son vivant. Enlever son nom risque même de faire disparaître la personne elle-même ainsi que son rôle dans l’histoire : « loin des yeux, loin du cœur » est de mise ici.

Où s’arrêtent ces démarches? Est-ce les Acadiens de Moncton devraient revendiquer l’enlèvement des noms du « Jone’s Lake » et de la rue Jones? Qu’en est-il du village de Lawrencetown pour les Acadiens en Nouvelle-Écosse? Que devons-nous faire des noms d’origines catholiques accrochés aux universités locales fondées et gérées par le clergé de cette même confession? Les révélations récentes dans le dossier des pensionnats autochtones démontrent que l’objectif de ces résidences était pareil à l’objectif de Charles Lawrence en 1755 : le génocide culturel. Conséquemment, est-ce que les noms des universités Saint Mary’s, Saint Thomas, Mount Saint-Vincent et Sainte-Anne sont appropriés, notamment pour les étudiants autochtones qui veulent fréquenter ces universités?

Les exemples pourraient s’ajouter ad nauseam. Au lieu de vouloir enlever le nom actuel de l’Université de Moncton, il serait bon de monter une structure qui renseignerait les gens sur la carrière de cet individu et sur son rôle dans le Grand Dérangement. Du moins, ce serait une manière d’assurer que ce rôle ne serait pas destiné pour passer à l’oubli.



Neil Boucher, Ph.D., historien
Dieppe