Solution à l’assimilation
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Et si nous, les Acadiens, étions les principaux responsables de l’assimilation dont nous sommes victimes?
Depuis les années 50, la proportion des citoyens du Nouveau-Brunswick qui se réclament francophones n’a cessé de diminuer, passant d’environ 36% en 1951 à 30% en 2021. On s’attend à ce que le recensement de 2026 confirme la tendance à la décroissance.
La reconnaissance des deux langues officielles au Nouveau-Brunswick en 1969, l’enchâssement des droits linguistiques dans la Charte canadienne des droits et libertés en 1982, l’adoption de la Loi sur les langues officielles du Canada en 1985, la mise en œuvre de la politique sur les langues officielles en 1990, la modification de la Charte canadienne pour inclure la Loi reconnaissant les deux communautés linguistiques officielles du Nouveau-Brunswick en 1997 n’ont rien changé au phénomène de décroissance.
On aurait cru que l’établissement de la dualité linguistique au ministère de l’Éducation en 1974 aurait eu un impact significatif sur l’épanouissement de la culture et de la langue française au sein de notre population, mais si ce fut le cas, cela ne s’est pas traduit par un ralentissement de l’assimilation.
Il faut se rendre à l’évidence : les instances fédérales, provinciales et municipales, auxquelles incombe la responsabilité légale d’implanter les lois et les règlements relatifs aux langues officielles et aux droits linguistiques des citoyens en situation linguistique minoritaire, ont failli honteusement à la tâche.
C’est dans un tel contexte qu’on assiste aujourd’hui à un débat sur la construction d’une école polyvalente de langue anglaise sur le territoire de la ville de Dieppe. Cette ville, qui se veut un bastion de la francophonie en Acadie, déplore d’ores et déjà une progression notable de l’assimilation dans son enceinte. Il me semble certain qu’une telle occurrence contribuerait à accélérer la propagation du phénomène dénoncé, contribuant à attirer dans le milieu une immigration unilingue anglophone toujours croissante. Mais dire non à ce projet ne résout en rien le problème auquel nous sommes confrontés.
À mon avis, la progression de l’assimilation au sein de la population francophone du Nouveau-Brunswick n’est pas principalement due à l’immigration, ni aux nombreux commerces dont l’affichage et les services sont unilingues anglais, ni à la domination de l’anglais dans les médias, ni à la présence de garderie et d’écoles de langue anglaise dans nos milieux, pour ne nommer que ces réalités.
L’échec que nous accusons dans notre ambition de prospérer et de s’épanouir en tant que peuple acadien est principalement dû à notre manque de fierté culturelle et linguistique, à notre infidélité à la mémoire de nos ancêtres et à leur lutte héroïque pour conserver cet héritage qu’ils tenaient d’âme et de cœur à transmettre leurs descendants. Depuis toujours, à quelques exceptions près, nous plions l’échine et nous abdiquons facilement devant la culture anglo-dominante qui sévit partout, au point de renoncer aux droits linguistiques obtenus au cours des ans grâce aux efforts souvent héroïques des champions de la cause qui se sont levés dans nos milieux. Une fausse gêne et le manque de confiance en soi poussent de trop nombreux Acadiens à renier leur identité, leur culture et leur langue pour se faire mieux voir et accepter par le milieu anglophone.
Un formulaire à remplir? «En anglais ou en français?» «Je préfère en anglais» ou «Ça ne me fait pas de différence». On présente un menu uniquement en anglais au restaurant: combien demandent un menu en français? Dans quelle langue s’adresse-t-on habituellement pour l’obtention d’un service dans les établissements publics? Exigeons-nous toujours que la documentation réclamée nous parvienne en français? En répondant au téléphone à un interlocuteur anglophone, lui demande-t-on s’il peut communiquer dans notre langue?
Et les enfants suivent l’exemple des parents, un exemple qui influe considérablement sur leurs valeurs et leur attitude. S’ajoute à cela l’utilisation exagérée des médias électroniques, dont la langue de préférence, dans la plupart de nos foyers acadiens, est l’anglais. Et dans nos écoles, retrouve-t-on au curriculum l’enseignement obligatoire de notre histoire à tous les niveaux?
Les propriétaires des maisons de commerce n’auront pas intérêt à modifier leur politique linguistique aussi longtemps que les francophones continueront à fréquenter leur établissement.
Imaginons un instant que la majorité des francophones de la province décide, du jour au lendemain, de se tenir debout et d’exiger leurs droits linguistiques partout et dans toutes les sphères de communication, qu’ils démontrent le courage de refuser d’acheter là où on ne nous respecte pas suffisamment pour nous offrir leurs services dans notre langue, incluant l’affichage. En peu de temps, l’effet se ferait sentir à la caisse et les attitudes et les comportements s’adapteraient rapidement. Du même coup, la prospérité de nos commerces francophones s’accentuerait du fait de l’augmentation de la clientèle de langue française.
Aussi longtemps que la lutte contre l’assimilation se déroule surtout dans les sphères politiques et administratives ou dans les débats entre organismes sur les stratégies à privilégier, qu’elle est laissée au bon vouloir des divers paliers de gouvernance, il ne faut pas s’attendre à un revirement de la situation. Le sort de la langue française et de la culture acadienne est entre les mains du peuple. Il est le principal responsable de sa décadence et il est la seule force qui peut en changer le cours.
La mémoire de notre odyssée et notre fierté de peuple unique seraient-elles moribondes au point où tout espoir de renaissance est désormais futile?
Cyrille Sippley
Saint-Louis-de-Kent
