Sauver la maison Pascal-Poirier : une « obligation morale »
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Fleuron du patrimoine acadien de la Ville de Shediac, la maison historique Pascal-Poirier est sous le feu des projecteurs depuis que le Moniteur Acadien a enquêté sur son délabrement. Face aux critiques du public, le conseil municipal va mandater un comité pour étudier les possibilités de revitaliser la bâtisse et de lui donner une nouvelle vocation.
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Damien Dauphin
IJL – Réseau.Presse – Le Moniteur Acadien
Dans notre édition du 6 août dernier, nous avons rapporté les détériorations visibles qui affligent la Maison historique Pascal-Poirier. À défaut d’accueillir le public depuis plus de cinq ans, elle abrite désormais divers animaux sauvages qui n’ont besoin d’aucune autorisation humaine pour la squatter sans vergogne.
Le maire de Shediac, Roger Caissie, à l’issue de la réunion du conseil municipal mardi 2 septembre. (Photo : Damien Dauphin)
Horrifiés, des citoyens ont exprimé leur mécontentement dans les journaux et les médias sociaux. Lors de la réunion ordinaire du conseil municipal le 2 septembre dernier, le maire de Shediac a abordé la question sans détour.
« Quoique je n'ai rien contre les gens qui expriment leurs opinions, je trouve malheureux qu'ils n'ont pas essayé de me rejoindre à ce sujet, et ont opté uniquement de s'exprimer sur la place publique », a fait savoir Roger Caissie. L’édile a indiqué qu’il invitait les membres du public à engager une discussion constructive avec lui.
Selon une étude commandée par la municipalité en 2022, l’état de la maison nécessiterait des travaux d’envergure rien que pour préserver l’édifice, sans y apporter la moindre amélioration. Le montant estimé il y a trois ans s’élevait à 500 000 dollars. Aujourd’hui, la facture pourrait être encore plus lourde.
«En raison de son importance historique à notre communauté ainsi qu'à l'Acadie entière, la municipalité a inclus la Maison Pascal-Poirier dans son plan stratégique que le conseil municipal a récemment adopté. Afin de bien entamer un plan concret envers une utilisation de cet actif historique, le plan prévoit le développement d'une vocation ou d'un mandat pour la Maison Pascal-Poirier en 2026», a révélé le maire lors de la réunion ordinaire.
M. Caissie a précisé qu’un comité interne aura pour but d'étudier le sujet et de fournir des recommandations au conseil municipal avant le prochain scrutin électoral, prévu en mai 2026.
Un échéancier serré pour un comité pas encore formé
«L'idée principale est de planifier comment la Maison Pascal-Poirier peut servir aux activités de la communauté au lieu de demeurer un endroit statique avec peu d'intérêt et peu d'activité», a-t-il expliqué.
En raison des coûts envisagés, le maire pense que la municipalité pourrait solliciter des bailleurs de fonds. «Ce n'est pas quelque chose qu'on a exploré encore, mais on voulait créer un groupe qui va se pencher sur la question pour trouver comment on va avancer.»
Il a signalé que la création de ce comité était prévue dans le plan municipal adopté au printemps dernier. Or, le groupe n’a toujours pas été formé alors qu’il a devant lui un échéancier de moins de huit moins pour produire son rapport. Qui sont les personnes qui vont le composer? On ne le sait pas encore.
Élu depuis 2012, Roger Caissie a observé que la maison patrimoniale n’était pas suffisamment utilisée lorsqu’elle était encore ouverte au public. Celle-ci est fermée depuis la pandémie de Covid-19.
Entre-temps, la municipalité a pris des mesures temporaires pour freiner la décrépitude de la maison, comme la pose de bâches sur la toiture. Des recouvrements additionnels que Roger Caissie a qualifié de «band-aids», tout en n’excluant pas d’en faire poser d’autre l’hiver prochain si la situation le justifie.
Le maire conteste des rumeurs
Notons qu’en entrevue avec les médias à l’issue de la réunion du conseil, le maire de Shediac a réfuté certaines allégations qui circulent dans la communauté, selon lesquelles le conseil municipal attendrait que la maison s’écroule complètement afin de construire autre chose sur le terrain, comme une mairie dont la Ville serait propriétaire et non plus locataire.
«C’est de la spéculation et c’est faux, carrément», a-t-il affirmé.
Le Moniteur Acadien a sollicité l’avis de ses panélistes politiques. Jacques Giguère, de Memramcook, n’est pas convaincu par les arguments avancés par le maire de Shediac.
«Pour se déresponsabiliser, la municipalité et la province appliquent une recette simple. On condamne le bâtiment, puis on laisse le temps faire son œuvre. Ensuite, on invoque les coûts astronomiques d’une remise en état pour justifier l’inaction. La pression sociale monte, on forme un comité.»
Un comité qui aurait pour mission, peut-être, d’endosser la responsabilité de recommander au conseil municipal la démolition de l’édifice? Nos panélistes ne vont pas jusqu’à émettre cette hypothèse. Ils préfèrent inciter les élus de la capitale mondiale du homard à faire preuve d’ambition et à adopter une politique volontariste.
«Si des villes voisines ont réussi à sauver une partie de leur patrimoine comme la Maison Thomas Williams à Moncton ou la Maison Doiron à Dieppe, pourquoi Shediac ne serait pas capable d’en faire autant?», s’interroge Jacques Giguère.
Luc Doucet, également panéliste du lundi politique de Parle Parle Jase Jase sur CJSE, évoque une «obligation morale» et rappelle que des subventions gouvernementales existent pour faire face à un tel enjeu. «Ce n’est pas une dépense mais bel et bien un investissement», souligne-t-il.
La Société historique de la Mer Rouge est dubitative
Claude Léger, secrétaire du conseil d’administration de la Société historique de la Mer Rouge (SHMR), est plus incisif dans son analyse. Il doute de la bonne volonté des élus actuels.
«La sauvegarde et la promotion du patrimoine acadien n’ont jamais été dans l’ADN des élites de Shédiac, sauf quelques rares exceptions», a-t-il regretté dans un courriel qu’il nous a adressé le 5 septembre.
La SHMR avait racheté la maison aux descendants de Pascal Poirier il y a une quarantaine d’années afin de la préserver au nom de la communauté.
À ses nouveaux débuts, le Moniteur Acadien fut le principal locataire jusqu’à son déménagement au Mall Centreville, vers 1990. La SNA a aussi été locataire du lieu pendant ces années.
En 1996, une tentative de faire de la maison un Centre des arts de l’Acadie n’a pas retenu l’attention des décideurs institutionnels, si bien que la Société historique s’est bornée à organiser des événements ponctuels. De 1998 à 2001, la maison a servi de galerie d’art pendant l’été, sous la direction de l’artiste-peintre Julie Bouliane.
«Pendant ces années ce sont les bénévoles de la société historique qui se sont occupés de la bâtisse, sauvegarde, réparations, entretien, financement, etc., avec de l’aide ponctuelle de la municipalité (service d’eau, assurance responsabilité, petits travaux)», indique Claude Léger dans son courriel.
La propriété de la Maison historique Pascal-Poirier a été transférée à la Ville de Shediac en 2001.
Histoire d’un legs à la municipalité
S’il revenait hanter la Ville de Shediac, Pascal Poirier y verrait un beau parc à son nom, mais n’y reconnaîtrait pas sa maison, tout au moins vue de l’intérieur. «À peu près rien des meubles d’origine n’est demeuré, mentionne Claude Léger. Sans vraie collection d’artefacts, on a installé diverses expositions au fil des ans. La vraie collection, c’est la bâtisse elle-même.»
Le secrétaire de la Société historique de la Mer Rouge raconte que la propriété la propriété a été transférée à la ville de Shediac en 2001. La SHMR, qui parvenait à la préserver mais n’avait pas les moyens d’en faire quelque chose de public et durable, suggérait cette transmission depuis plusieurs années.
«Le transfert amical s’est fait sous l’égide du maire Camille Belliveau et de son conseil, dont faisait partie la conseillère Carmel Brun, et que d’aucuns ont appelé notre meilleur conseil à s’intéresser au culturel et au patrimoine», fait valoir Claude Léger.
Bénéficiant alors d’octrois importants du gouvernement fédéral, la ville a transformé la maison en musée en 2002. Au passage, une restauration professionnelle comprenant une nouvelle toiture en bardeaux de cèdre lui avait rendu son aspect original.
Réouverte au public en 2003, elle a servi de lieu d’activités culturelles en été, avec la participation de groupes locaux, comme la Société historique, la Société culturelle Sud-Acadie, les Houkeuses du Bord’elo, et d’autres artistes et artisans.
«Ainsi elle a été préservée et utilisée et été jusqu’au moment de la pandémie, puis elle a été laissée à l’abandon, déplore M. Léger. Des travaux mineurs auraient suffi à la stabiliser, mais on dirait quasiment que l’abandon était voulu afin que, dépassé un certain point de délabrement, on puisse en justifier la démolition.»
L’Acadie francophone effacée de l’histoire de Shediac ?
«La sauvegarde et la promotion du patrimoine acadien n’ont jamais été dans l’ADN des élites de Shédiac, sauf quelques rares exceptions», avance Claude Léger.
Sachant que le diable peut se cacher dans les détails, il en veut pour preuve la disparition d’un accent dans l’épellation du nom de la ville.
«Ils sont arrivés à «forcer» le Moniteur Acadien d’épeler le nom de la ville en anglais, sans l’accent aiguë qui trahi le fait qu’on est dans une ville a grande majorité acadienne francophone», martèle-t-il.
Il regrette que le Moniteur Acadien moderne, qui avait toujours écrit à la française le nom de la ville depuis la fondation du journal le 8 juillet 1867, se soit plié à un diktat municipal, de même que ses confrères.
«Tout comme l’Acadie Nouvelle nous a lâchés en 2012, prétextant que c’est l’épellation officielle qui doit primer, tout en continuant d’épeler Saint-Jean pour Saint John. On dirait que l’image française gêne le conseil actuel», déplore-t-il.
Un autre dossier à suivre pour le Cercle acadien de la langue française?
