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4 Février 2025
LE CONSEIL DE BEAURIVAGE BAISSE PAVILLON ET RENONCE À SA POLITIQUE LINGUISTIQUE
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Sur fond de contestation populaire, c’est une réunion extraordinaire à bien des égards qui s’est déroulée à l’hôtel de ville de Beaurivage, mardi 27 janvier. Le sujet : la politique linguistique de la ville qui priorisait la langue française. La soirée s’est achevée sur un rebondissement inattendu.
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Damien Dauphin
IJL – Réseau.Presse – Le Moniteur Acadien
Est-ce l’article 1 qui posait problème? Tel qu’initialement rédigé mais non validé car ouvert à la discussion, celui-ci énonçait que «la municipalité de Beaurivage se déclare municipalité francophone (72%) offrant des services bilingues». De l’avis de certains élus, dont le maire, c’est probablement cette formulation qui a mis le feu aux poudres.

«Je suis vraiment déçu et désappointé de voir un conseil qui a décidé de nommer notre communauté comme francophone. Il y a une partie de la communauté qui est francophone, oui, mais il y a une grosse partie qui est anglophone. C’est faire une division qui n’a pas besoin d’être», a objecté Gabriel Comeau, natif de Saint-Louis-de-Kent, qui s’est identifié comme «Français».
«This is the language of our region, this is how we speak”, a-t-il dit en anglais alors qu’il reprenait son propos dans la langue de Shakespeare pour les membres du public qui n’entendent rien à celle de Molière. Il a remis en question l’opportunité de désigner, à l’article 1 de la politique linguistique, la ville de Beaurivage comme étant francophone.
Or, le projet de politique linguistique qu’avait préparé un comité composé du maire-adjoint Paul Lirette, du conseiller municipal Roger Doiron et du citoyen Cyrille Sippley ne remettait pas en question le bilinguisme officiel au Nouveau-Brunswick. Selon M. Sippley, le texte était « juste et équitable ». Mais son préambule volontariste en faveur de la langue française et de la culture acadienne a suffi à biaiser le débat.
Environ 120 personnes ont assisté à la réunion extraordinaire ayant pour unique objet le projet de politique linguistique à Beaurivage. L’atmosphère était électrique et la présence d’un agent de sécurité solidement baraqué n’était pas du luxe pour prévenir tout éventuel débordement.
Suspension temporaire et comité tripartite
D’entrée de jeu, Mélanie McDermott, conseillère municipale représentant le secteur Aldouane du quartier 4, a présenté une motion visant à suspendre temporairement le projet. Appuyée par la conseillère générale Stella Richard, cette proposition fut votée à l’unanimité des membres du conseil.
Elle fut aussitôt suivie d’une deuxième proposition soumise par le tandem McDermott-Richard, et elle aussi votée avec l’assentiment de tous les élus, de former un comité tripartite incluant des représentants de la Première Nation mi’kmaq d’Elsipogtog «pour travailler ensemble dans un délai raisonnable à une politique linguistique représentative des trois langues de la communauté».
Ensuite, le projet de politique linguistique a été présenté au public dans les deux langues officielles, le texte étant projeté sur grand écran. La conseillère générale Danielle Dugas l’a tout d’abord lu en français, avant qu’un autre conseiller municipal ne la lise en anglais.
Après cette présentation, le maire, Arnold Vautour, a ouvert le micro pour recueillir les commentaires du public. L’édile a demandé aux intervenants de s’identifier et de préciser leur localité d’origine.
Une dame d’origine philippine a pris la parole afin de souligner la diversité culturelle de la région, indiquant que des Mexicains, des Ukrainiens, des Algériens, des Chinois et d’autres faisaient partie de son tissu social.
Attaques ad hominem
C’est alors que les opposants se sont déchaînés et ont exprimé leur frustration. Remarquablement, les plus virulents étaient d’origine acadienne et francophone.
Si, en vertu de l’arrêté procédural de la ville, «aucun membre du conseil ne doit manquer de respect envers (…) un membre du public, ni utiliser un langage offensant ou blasphématoire» (article 6(f)), il semble que le public ne soit pas astreint aux mêmes contraintes.
Cyrille Sippley a dénoncé des «propos hostiles, hargneux, irrespectueux ou carrément diffamatoires envers quelques membres du conseil».
Certains s’en sont donné à cœur joie et l’ancien maire de Richibucto, Roger Doiron, n’était pas à la fête. Deux citoyens s’en sont pris particulièrement à lui au cours de la période de prise de parole du public. M. Doiron a encaissé stoïquement ces attaques verbales. En toute bienséance, nous n’estimons pas nécessaire d’en reproduire ici la teneur.
Des partisans minoritaires, comme la francophonie
Si les opposants au projet étaient présents en grand nombre, il serait toutefois erroné d’affirmer qu’il y avait un consensus dans la pièce.
Rares étaient les membres du public à oser s’exprimer en faveur du projet. Récipiendaire d’une médaille que Kevin Arseneau, alors député de Kent-Nord, lui a remis en mars 2023 en récompense de son engagement envers la promotion des arts, de la culture et de la francophonie, Carol Bernard, de Saint-Louis, était l’un d’entre eux.
«Je crois sincèrement que la culture et la langue françaises sont en danger. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est visible partout. Moi, comme francophone, pour protéger ma langue et ma culture, j’ai besoin d’aide. Le continent au complet est de prédominance anglophone. On sait comment l’assimilation n’arrête pas d’augmenter. Ce n’est la faute de personne ici dans la salle, mais il y a des actions concrètes qui doivent être posées, pas juste des paroles. Des actions comme celle-là (la politique linguistique) répondent à mon besoin», a-t-il expliqué au public.
Coup de théâtre final
Ultimement, alors que trois représentants d’Elsipogtog venaient tout juste d’exprimer leurs préoccupations, Mélanie McDermott s’est levée pour proposer d’abolir la politique linguistique. Une fois de plus, la motion a été appuyée par la conseillère générale Stella Richard.
La motion a été adoptée à main levée à la majorité des suffrages. Seuls Paul Lirette et Roger Doiron ont tenu bon et voté contre.
«Avec toute l’émotion et les commentaires des gens dans la salle, ça a créé ce mouvement-là», a dit Mélanie McDermott pour justifier la spontanéité de sa deuxième motion. La conseillère municipale a cependant admis qu’elle croyait dès le départ que Beaurivage n’avait pas besoin d’une politique linguistique.
À l’issue de cette rencontre exceptionnelle, le maire a déclaré qu’il fallait laisser la poussière retomber. Il n’est toutefois pas garanti qu’un tel projet, qui cette fois intègrerait la communauté mi’kmaq, soit revitalisé d’ici les prochaines échéances municipales. Autant dire que la politique linguistique de Beaurivage est morte au feuilleton.
«La réalité dont nous avons été témoins est que celui qui crie le plus fort attire l’attention du pouvoir en place», a déploré Cyrille Sippley.
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Damien Dauphin
IJL – Réseau.Presse – Le Moniteur Acadien
Est-ce l’article 1 qui posait problème? Tel qu’initialement rédigé mais non validé car ouvert à la discussion, celui-ci énonçait que «la municipalité de Beaurivage se déclare municipalité francophone (72%) offrant des services bilingues». De l’avis de certains élus, dont le maire, c’est probablement cette formulation qui a mis le feu aux poudres.

«Je suis vraiment déçu et désappointé de voir un conseil qui a décidé de nommer notre communauté comme francophone. Il y a une partie de la communauté qui est francophone, oui, mais il y a une grosse partie qui est anglophone. C’est faire une division qui n’a pas besoin d’être», a objecté Gabriel Comeau, natif de Saint-Louis-de-Kent, qui s’est identifié comme «Français».
«This is the language of our region, this is how we speak”, a-t-il dit en anglais alors qu’il reprenait son propos dans la langue de Shakespeare pour les membres du public qui n’entendent rien à celle de Molière. Il a remis en question l’opportunité de désigner, à l’article 1 de la politique linguistique, la ville de Beaurivage comme étant francophone.
Or, le projet de politique linguistique qu’avait préparé un comité composé du maire-adjoint Paul Lirette, du conseiller municipal Roger Doiron et du citoyen Cyrille Sippley ne remettait pas en question le bilinguisme officiel au Nouveau-Brunswick. Selon M. Sippley, le texte était « juste et équitable ». Mais son préambule volontariste en faveur de la langue française et de la culture acadienne a suffi à biaiser le débat.
Environ 120 personnes ont assisté à la réunion extraordinaire ayant pour unique objet le projet de politique linguistique à Beaurivage. L’atmosphère était électrique et la présence d’un agent de sécurité solidement baraqué n’était pas du luxe pour prévenir tout éventuel débordement.
Suspension temporaire et comité tripartite
D’entrée de jeu, Mélanie McDermott, conseillère municipale représentant le secteur Aldouane du quartier 4, a présenté une motion visant à suspendre temporairement le projet. Appuyée par la conseillère générale Stella Richard, cette proposition fut votée à l’unanimité des membres du conseil.
Elle fut aussitôt suivie d’une deuxième proposition soumise par le tandem McDermott-Richard, et elle aussi votée avec l’assentiment de tous les élus, de former un comité tripartite incluant des représentants de la Première Nation mi’kmaq d’Elsipogtog «pour travailler ensemble dans un délai raisonnable à une politique linguistique représentative des trois langues de la communauté».
Ensuite, le projet de politique linguistique a été présenté au public dans les deux langues officielles, le texte étant projeté sur grand écran. La conseillère générale Danielle Dugas l’a tout d’abord lu en français, avant qu’un autre conseiller municipal ne la lise en anglais.
Après cette présentation, le maire, Arnold Vautour, a ouvert le micro pour recueillir les commentaires du public. L’édile a demandé aux intervenants de s’identifier et de préciser leur localité d’origine.
Une dame d’origine philippine a pris la parole afin de souligner la diversité culturelle de la région, indiquant que des Mexicains, des Ukrainiens, des Algériens, des Chinois et d’autres faisaient partie de son tissu social.
Attaques ad hominem
C’est alors que les opposants se sont déchaînés et ont exprimé leur frustration. Remarquablement, les plus virulents étaient d’origine acadienne et francophone.
Si, en vertu de l’arrêté procédural de la ville, «aucun membre du conseil ne doit manquer de respect envers (…) un membre du public, ni utiliser un langage offensant ou blasphématoire» (article 6(f)), il semble que le public ne soit pas astreint aux mêmes contraintes.
Cyrille Sippley a dénoncé des «propos hostiles, hargneux, irrespectueux ou carrément diffamatoires envers quelques membres du conseil».
Certains s’en sont donné à cœur joie et l’ancien maire de Richibucto, Roger Doiron, n’était pas à la fête. Deux citoyens s’en sont pris particulièrement à lui au cours de la période de prise de parole du public. M. Doiron a encaissé stoïquement ces attaques verbales. En toute bienséance, nous n’estimons pas nécessaire d’en reproduire ici la teneur.
Des partisans minoritaires, comme la francophonie
Si les opposants au projet étaient présents en grand nombre, il serait toutefois erroné d’affirmer qu’il y avait un consensus dans la pièce.
Rares étaient les membres du public à oser s’exprimer en faveur du projet. Récipiendaire d’une médaille que Kevin Arseneau, alors député de Kent-Nord, lui a remis en mars 2023 en récompense de son engagement envers la promotion des arts, de la culture et de la francophonie, Carol Bernard, de Saint-Louis, était l’un d’entre eux.
«Je crois sincèrement que la culture et la langue françaises sont en danger. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est visible partout. Moi, comme francophone, pour protéger ma langue et ma culture, j’ai besoin d’aide. Le continent au complet est de prédominance anglophone. On sait comment l’assimilation n’arrête pas d’augmenter. Ce n’est la faute de personne ici dans la salle, mais il y a des actions concrètes qui doivent être posées, pas juste des paroles. Des actions comme celle-là (la politique linguistique) répondent à mon besoin», a-t-il expliqué au public.
Coup de théâtre final
Ultimement, alors que trois représentants d’Elsipogtog venaient tout juste d’exprimer leurs préoccupations, Mélanie McDermott s’est levée pour proposer d’abolir la politique linguistique. Une fois de plus, la motion a été appuyée par la conseillère générale Stella Richard.
La motion a été adoptée à main levée à la majorité des suffrages. Seuls Paul Lirette et Roger Doiron ont tenu bon et voté contre.
«Avec toute l’émotion et les commentaires des gens dans la salle, ça a créé ce mouvement-là», a dit Mélanie McDermott pour justifier la spontanéité de sa deuxième motion. La conseillère municipale a cependant admis qu’elle croyait dès le départ que Beaurivage n’avait pas besoin d’une politique linguistique.
À l’issue de cette rencontre exceptionnelle, le maire a déclaré qu’il fallait laisser la poussière retomber. Il n’est toutefois pas garanti qu’un tel projet, qui cette fois intègrerait la communauté mi’kmaq, soit revitalisé d’ici les prochaines échéances municipales. Autant dire que la politique linguistique de Beaurivage est morte au feuilleton.
«La réalité dont nous avons été témoins est que celui qui crie le plus fort attire l’attention du pouvoir en place», a déploré Cyrille Sippley.
