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10 Décembre 2024
DE VICTIMES À VICTOIRES : 35 ANS APRÈS LE FÉMINICIDE DE MASSE DE POLYTECHNIQUE
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Le 6 décembre est la Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes. Elle est l’occasion de se souvenir des 14 victimes du féminicide de l’École Polytechnique de Montréal, en 1989. Le Grand Moncton s’est souvenu de cette tragédie.
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Damien Dauphin
IJL – Réseau.Presse – Le Moniteur Acadien
Elles sont mortes brutalement parce qu’elles étaient des femmes. C’était leur seul crime aux yeux de celui qui les a fauchées, pour les unes à l’aube d’une brillante carrière, pour d’autres à la veille de leur mariage. Un père au cœur brisé n’a survécu que peu de temps à sa fille. Quelques-unes auraient pu être de jeunes grand-mères aujourd’hui. Parmi elles, il y avait une étudiante polonaise qui croyait, comme son mari, que le Canada était le pays le plus sûr du monde.

Souriantes malgré la gravité de la journée. À droite de la photo, trois silhouettes représentent Pamela Alexander, de Moncton (tuée le 7 février 1994), Paula McKeigan, de Memramcook (tuée le 11 novembre 2007) et Sabrina Patterson, de Sackville (tuée le 29 octobre 2010). Deuxième en partant de la gauche, Colette Martin a survécu à une tentative d’assassinat il y a 27 ans. (Photo : Damien Dauphin)
Elles s’appelaient Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte et Barbara Klucznick-Widajewicz. Ce sont les victimes de la tuerie de l’École Polytechnique, survenue le 6 décembre 1989 à Montréal.
À l’époque, Louise Imbeault, chancelière de l’Université de Moncton et prochaine lieutenante-gouverneure du Nouveau-Brunswick, travaillait à Radio-Canada. Évoquant un moment d’arrêt, elle a fait un parallèle avec le 11 septembre 2001. Quiconque était déjà né se souvient de ce qu’il faisait ce jour-là.

Lyne Chantal Boudreau a ouvert la marche silencieuse avant l’inauguration du monument commémoratif devant la Faculté d’ingénierie du campus de Moncton. (Photo : Damien Dauphin)
«Le 6 décembre 1989, j’avais 41 ans, j’avais quatre enfants, j’avais un bon travail. Quand on a appris ce massacre à la télévision, on était tous sidérés. On n’a pas pensé que c’est parce que c’étaient des femmes, mais qu’un tireur fou avait perdu la tête et tiré au hasard. C’est beaucoup plus tard qu’on a compris que c’était une action contre les femmes.»
Au Nouveau-Brunswick, une veillée a été organisée à la Résidence du Gouverneur, où des bougies ont été allumées en leur mémoire. Une quinzième bougie a également été allumée en commémoration de toutes les femmes qui sont mortes à cause de la violence sexiste, ainsi que de celles qui en sont victimes tous les jours.
Le comité permanent Femmes et égalité entre les genres de l’Université de Moncton a organisé une journée d’activités qui a culminé par l’inauguration d’un mémorial sur le campus de Moncton, à proximité de la faculté d’ingénierie. Celui-ci devrait avoir son aspect définitif au printemps 2025. Il représente les 14 femmes assassinées il y a trente-cinq ans.
Le témoignage glaçant d’une survivante
L’inauguration a fait suite à une marche silencieuse à laquelle des dizaines de personnes ont pris part. Elle était conduite par Lyne Chantal Boudreau, ministre responsable de l’Égalité des femmes. La marche était précédée par une conférence à l’intérieur de la Faculté au cours de laquelle Colette Martin, une survivante, a raconté son histoire à la fois poignante et perturbante.
En 1997, alors qu’elle était séparée de son conjoint depuis plusieurs mois, celui-ci l’a attaquée avec un couteau en lui disant: «ce soir, tu vas mourir». Colette a été poignardée à 37 reprises et a eu la gorge tranchée. C’est un miracle qu’elle soit encore en vie aujourd’hui.

Bravant un froid mordant, Precious Abygail Dedam a exécuté une danse autochtone sur le monument commémoratif. Les femmes autochtones sont sept fois plus à risque de violences conjugales. (Photo : Damien Dauphin)
«Je n’ai pas vu les drapeaux rouges, car je n’ai jamais été éduquée sur les violences conjugales, a dit Mme Martin. J’aurais aimé apprendre cela à un jeune âge, mais au moment où j’ai appris que l’amour ne devrait pas faire mal, j’étais déjà prise dans quelque chose qui n’était pas sain.»
Depuis, Colette Martin éduque la population en partageant son expérience traumatisante. Si parfois, à l’évocation des détails les plus douloureux, sa voix s’étrangle un peu, elle reprend rapidement le contrôle et retrouve un sourire lumineux que son meurtrier n’a pas effacé.
«Si vous avez l’impression que quelque chose ne va pas, c’est probablement le cas», a-t-elle ajouté à l’attention du public en lui demandant d’être attentif à tout signe. Résiliente, elle exprime sa fierté d’avoir contribué à l’adoption, en 2022, de la loi 17 au Nouveau-Brunswick. Celle-ci donne notamment aux autorités le pouvoir légal d’informer une personne que son partenaire a des antécédents de violence conjugale.
«Merci de passer de victime à victoire», l’a félicitée Laure Bourdon, maîtresse de cérémonie de l’événement au cours duquel plusieurs personnalités ont pris la parole.
Plusieurs appels à l’action
Il y a trente-cinq ans, Lyne Chantal Boudreau était à Shippagan. Elle y a vécu des heures d’angoisse dans l’attente de recevoir des nouvelles rassurantes de sa sœur, Ginette, étudiante à Montréal. «Cet événement nous touche dans notre propre histoire», a-t-elle relaté avant de lancer un appel à l’action contre la violence faite aux femmes.

Vigile à la bougie au Parc Caseley, à Riverview, en mémoire de toutes les victimes. (Photo : Courtoisie)
Le vice-recteur Gilles Roy, s’exprimant au nom du recteur Denis Prud’homme, a parlé du 6 décembre comme d’une date symbolique qui invite à réfléchir et à agir. «Chaque moment de cette journée nous rappelle que la lutte contre la violence exige de chacun d’entre nous un profond engagement collectif pour bâtir un monde meilleur où chaque femme peut vivre sans peur.»
«Je vous invite à transformer le souvenir de cette tragédie en source d’inspiration», a renchéri Gérard Poitras, doyen de la faculté d’ingénierie.
Precious Abygail Dedam a évoqué les statistiques selon lesquelles les femmes autochtones sont sept fois plus à risque que les autres. Elle a fait référence aux sept enseignements sacrés de sa culture, à savoir l'humilité, l'honnêteté, le respect, le courage, la sagesse, la vérité et l'amour. Mme Dedam a exécuté une danse traditionnelle autochtone sur le monument commémoratif.
En fin d’après-midi, un autre événement a eu lieu au parc Caseley à Riverview. Les 14 victimes de Polytechnique et les 26 femmes assassinées dans la région depuis cette date fatidique ont été honorées au cours d’une vigile à la chandelle.
«Tant que toutes les femmes ne bénéficieront pas d’une véritable égalité économique et sociale, il ne sera pas possible de mettre fin à la violence dont elles sont victimes. La lutte contre la violence exige une approche intégrée», a déclaré Melissa Brown, présidente du Conseil du travail de Moncton et région.
Selon l’Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation, on dénombre 172 féminicides au Canada depuis le début de l’année. Dix ont eu lieu dans les Provinces atlantiques, dont sept en Nouvelle-Écosse et deux au Nouveau-Brunswick (Oromocto et Rothesay). Aucune victime n’a été recensée à l’Île-du-Prince-Édouard.
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Damien Dauphin
IJL – Réseau.Presse – Le Moniteur Acadien
Elles sont mortes brutalement parce qu’elles étaient des femmes. C’était leur seul crime aux yeux de celui qui les a fauchées, pour les unes à l’aube d’une brillante carrière, pour d’autres à la veille de leur mariage. Un père au cœur brisé n’a survécu que peu de temps à sa fille. Quelques-unes auraient pu être de jeunes grand-mères aujourd’hui. Parmi elles, il y avait une étudiante polonaise qui croyait, comme son mari, que le Canada était le pays le plus sûr du monde.

Souriantes malgré la gravité de la journée. À droite de la photo, trois silhouettes représentent Pamela Alexander, de Moncton (tuée le 7 février 1994), Paula McKeigan, de Memramcook (tuée le 11 novembre 2007) et Sabrina Patterson, de Sackville (tuée le 29 octobre 2010). Deuxième en partant de la gauche, Colette Martin a survécu à une tentative d’assassinat il y a 27 ans. (Photo : Damien Dauphin)
Elles s’appelaient Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte et Barbara Klucznick-Widajewicz. Ce sont les victimes de la tuerie de l’École Polytechnique, survenue le 6 décembre 1989 à Montréal.
À l’époque, Louise Imbeault, chancelière de l’Université de Moncton et prochaine lieutenante-gouverneure du Nouveau-Brunswick, travaillait à Radio-Canada. Évoquant un moment d’arrêt, elle a fait un parallèle avec le 11 septembre 2001. Quiconque était déjà né se souvient de ce qu’il faisait ce jour-là.

Lyne Chantal Boudreau a ouvert la marche silencieuse avant l’inauguration du monument commémoratif devant la Faculté d’ingénierie du campus de Moncton. (Photo : Damien Dauphin)
«Le 6 décembre 1989, j’avais 41 ans, j’avais quatre enfants, j’avais un bon travail. Quand on a appris ce massacre à la télévision, on était tous sidérés. On n’a pas pensé que c’est parce que c’étaient des femmes, mais qu’un tireur fou avait perdu la tête et tiré au hasard. C’est beaucoup plus tard qu’on a compris que c’était une action contre les femmes.»
Au Nouveau-Brunswick, une veillée a été organisée à la Résidence du Gouverneur, où des bougies ont été allumées en leur mémoire. Une quinzième bougie a également été allumée en commémoration de toutes les femmes qui sont mortes à cause de la violence sexiste, ainsi que de celles qui en sont victimes tous les jours.
Le comité permanent Femmes et égalité entre les genres de l’Université de Moncton a organisé une journée d’activités qui a culminé par l’inauguration d’un mémorial sur le campus de Moncton, à proximité de la faculté d’ingénierie. Celui-ci devrait avoir son aspect définitif au printemps 2025. Il représente les 14 femmes assassinées il y a trente-cinq ans.
Le témoignage glaçant d’une survivante
L’inauguration a fait suite à une marche silencieuse à laquelle des dizaines de personnes ont pris part. Elle était conduite par Lyne Chantal Boudreau, ministre responsable de l’Égalité des femmes. La marche était précédée par une conférence à l’intérieur de la Faculté au cours de laquelle Colette Martin, une survivante, a raconté son histoire à la fois poignante et perturbante.
En 1997, alors qu’elle était séparée de son conjoint depuis plusieurs mois, celui-ci l’a attaquée avec un couteau en lui disant: «ce soir, tu vas mourir». Colette a été poignardée à 37 reprises et a eu la gorge tranchée. C’est un miracle qu’elle soit encore en vie aujourd’hui.

Bravant un froid mordant, Precious Abygail Dedam a exécuté une danse autochtone sur le monument commémoratif. Les femmes autochtones sont sept fois plus à risque de violences conjugales. (Photo : Damien Dauphin)
«Je n’ai pas vu les drapeaux rouges, car je n’ai jamais été éduquée sur les violences conjugales, a dit Mme Martin. J’aurais aimé apprendre cela à un jeune âge, mais au moment où j’ai appris que l’amour ne devrait pas faire mal, j’étais déjà prise dans quelque chose qui n’était pas sain.»
Depuis, Colette Martin éduque la population en partageant son expérience traumatisante. Si parfois, à l’évocation des détails les plus douloureux, sa voix s’étrangle un peu, elle reprend rapidement le contrôle et retrouve un sourire lumineux que son meurtrier n’a pas effacé.
«Si vous avez l’impression que quelque chose ne va pas, c’est probablement le cas», a-t-elle ajouté à l’attention du public en lui demandant d’être attentif à tout signe. Résiliente, elle exprime sa fierté d’avoir contribué à l’adoption, en 2022, de la loi 17 au Nouveau-Brunswick. Celle-ci donne notamment aux autorités le pouvoir légal d’informer une personne que son partenaire a des antécédents de violence conjugale.
«Merci de passer de victime à victoire», l’a félicitée Laure Bourdon, maîtresse de cérémonie de l’événement au cours duquel plusieurs personnalités ont pris la parole.
Plusieurs appels à l’action
Il y a trente-cinq ans, Lyne Chantal Boudreau était à Shippagan. Elle y a vécu des heures d’angoisse dans l’attente de recevoir des nouvelles rassurantes de sa sœur, Ginette, étudiante à Montréal. «Cet événement nous touche dans notre propre histoire», a-t-elle relaté avant de lancer un appel à l’action contre la violence faite aux femmes.
Vigile à la bougie au Parc Caseley, à Riverview, en mémoire de toutes les victimes. (Photo : Courtoisie)
Le vice-recteur Gilles Roy, s’exprimant au nom du recteur Denis Prud’homme, a parlé du 6 décembre comme d’une date symbolique qui invite à réfléchir et à agir. «Chaque moment de cette journée nous rappelle que la lutte contre la violence exige de chacun d’entre nous un profond engagement collectif pour bâtir un monde meilleur où chaque femme peut vivre sans peur.»
«Je vous invite à transformer le souvenir de cette tragédie en source d’inspiration», a renchéri Gérard Poitras, doyen de la faculté d’ingénierie.
Precious Abygail Dedam a évoqué les statistiques selon lesquelles les femmes autochtones sont sept fois plus à risque que les autres. Elle a fait référence aux sept enseignements sacrés de sa culture, à savoir l'humilité, l'honnêteté, le respect, le courage, la sagesse, la vérité et l'amour. Mme Dedam a exécuté une danse traditionnelle autochtone sur le monument commémoratif.
En fin d’après-midi, un autre événement a eu lieu au parc Caseley à Riverview. Les 14 victimes de Polytechnique et les 26 femmes assassinées dans la région depuis cette date fatidique ont été honorées au cours d’une vigile à la chandelle.
«Tant que toutes les femmes ne bénéficieront pas d’une véritable égalité économique et sociale, il ne sera pas possible de mettre fin à la violence dont elles sont victimes. La lutte contre la violence exige une approche intégrée», a déclaré Melissa Brown, présidente du Conseil du travail de Moncton et région.
Selon l’Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation, on dénombre 172 féminicides au Canada depuis le début de l’année. Dix ont eu lieu dans les Provinces atlantiques, dont sept en Nouvelle-Écosse et deux au Nouveau-Brunswick (Oromocto et Rothesay). Aucune victime n’a été recensée à l’Île-du-Prince-Édouard.
