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21 Septembre 2022
Statistiques 2021 : les communautés acadiennes du Sud-Est et de Kent face au danger de l’assimilation
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Statistique Canada a récemment dévoilé les données du recensement de 2021. La proportion de résidents anglophones a bondi d’environ 5% dans des municipalités acadiennes de la région. Certaines franchissent le seuil des 20% qui les contraint dorénavant à accommoder une minorité… globalement majoritaire.
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Damien Dauphin
IJL – Réseau.Presse – Le Moniteur Acadien
C’est une conséquence directe des politiques migratoires, mais aussi de la pandémie de Covid-19. Dans les grandes métropoles du pays, les rigueurs des confinements ont incité des gens à déménager dans d’autres provinces, dont le Nouveau-Brunswick. La migration interprovinciale de ces citoyens, provenant notamment de l’Ontario, a eu au moins deux conséquences. D’une part, la surchauffe du marché immobilier, et de l’autre, la hausse de résidents anglophones en milieu rural acadien.
Memramcook, berceau de la Renaissance acadienne, a vu sa population augmenter de 5,3% entre 2016 et 2021. Parallèlement, la proportion de gens ayant déclaré l’anglais comme première langue officielle parlée à la maison est passée de 19,60 à 23,55%. Les pourcentages sont sensiblement identiques à Cocagne, où ceux qui s’identifient comme anglophones sont désormais 24%, contre 18,82% en 2016. En vertu de l’article 35 de la LLONB, les deux municipalités sont désormais tenues d’offrir le service en anglais à leur minorité linguistique.
« Je ne suis pas surpris par les chiffres, mais déçu de constater que le pourcentage d’anglophones passe au-dessus de 20%. C’est à cause de la migration de nos jeunes dans l’ouest, et en même temps de l’arrivée de gens de l’Ontario », diagnostique le maire, Marc Goguen.
L’édile, qui a déclaré ne pas vouloir se porter candidat pour devenir le premier maire de la nouvelle municipalité de Beausoleil, est fier que sa communauté soit accueillante. Toutefois, il redoute et dénonce les conséquences qu’impliquent les dispositions légales en vigueur sur les finances publiques de sa commune.
« Ce n’est pas réaliste de nous obliger à offrir la traduction instantanée au conseil municipal. Ça devient lourd comme fardeau financier, et ce sont les municipalités qui paient les factures », dit-il.
La traduction simultanée sera-t-elle vraiment obligatoire, ou existe-t-il moyen de contourner la difficulté ? Le maire de Memramcook, Maxime Bourgeois, a rencontré la commissaire aux langues officielles, Shirley MacLean. Le Village offre déjà une version en anglais de son site web, de la promotion événementielle et de ses arrêtés municipaux. La nouvelle donne ne va pas changer grand-chose. Il apparaît qu’il ne serait pas nécessaire d’offrir une traduction en temps réel, qui coûte assez cher. Sur le plan pratique, la mairie pourrait se borner à traduire ses compte-rendu.
« Historiquement, on avait tendance à mettre beaucoup d’informations sur nos procès-verbaux, mais à présent on va se limiter à mettre seulement les résolutions afin d’alléger le fardeau administratif et financier », précise M. Bourgeois.
Par ailleurs, si les anglophones sont loin d’être tous bilingues, il n’en est pas de même des élus francophones qui, eux, sont capables de s’exprimer dans la langue de Shakespeare. Cette compétence s’avère être un atout qui permettra à la municipalité d’éviter de recourir aux services dispendieux d’un interprète.

(Si un anglophone se présente devant le conseil municipal de Memramcook, les élus lui parleront en anglais sans qu’il soit besoin de recourir aux services d’un interprète, a dit le maire. Crédit : Damien Dauphin)
« Légalement, nous serons obligés d’accommoder un anglophone qui se présenterait au conseil municipal et poserait des questions spécifiques sur certains dossiers, soutient le maire, avocat de profession. On va s’assurer que la personne comprenne ce qui se passe et lui expliquer les choses dans sa langue. »
La loi devrait être asymétrique
Le président de la SANB, Alexandre Cédric Doucet, croit que l’une des raisons qui a poussé le premier ministre Higgs à repousser le projet de loi de modernisation de la LLONB était d’attendre les chiffres du recensement, et ce, dans la perspective de la loi sur la gouvernance locale.
Face aux inquiétudes que suscitent les plus récentes statistiques, certaines voix s’élèvent pour suggérer de rehausser le seuil fixé par l’article 35 de la loi provinciale sur les langues officielles à hauteur de 30%. Le président de la SANB croit que cela reviendrait à « mettre la poussière sous le tapis ». L’avocat spécialiste des droits linguistiques, Me Michel Doucet, partage ce point de vue.
« On peut relever ce seuil, mais ce serait retarder l’inévitable », estime-t-il.
Tous deux sont d’avis qu’il faudrait reconnaître la fragilité et la vulnérabilité du français dans le contexte du Nouveau-Brunswick. Pour ce faire, ils pensent que la loi sur les langues officielles devrait prendre une position asymétrique qui respecterait le principe de l’égalité réelle.
Selon ce postulat, une minorité anglophone au sein d’une collectivité francophone comme Cocagne ou Memramcook constitue un groupe majoritaire vivant en milieu minoritaire. Les francophones, même encore plus nombreux dans leur communauté locale, restent minoritaires dans la province prise au sens le plus large.
« La plus grande inégalité est de traiter deux communautés inégales sur un pied d’égalité », conclut Michel Doucet.
Accommodement des minorités linguistiques : ce que dit la loi
Selon l’article 35(1) de la LLONB, dans sa version consolidée de 2002, « Une municipalité dont la population de langue officielle minoritaire atteint au moins 20 % de la population totale est tenue d’adopter et de publier ses arrêtés dans les deux langues officielles ».
L’alinéa 2 énonce que les cités sont tenues d’adopter et de publier leurs arrêtés dans les deux langues officielles, quel que soit le pourcentage de la communauté de langue officielle minoritaire sur son territoire. À l’heure actuelle, il y a huit cités au Nouveau-Brunswick. Il s’agit de Bathurst, Campbellton, Dieppe, Edmundston, Fredericton, Miramichi, Moncton et Saint-Jean.
Par ailleurs, les commissions de services régionaux dont la population de langue minoritaire atteint au moins 20% sont soumis aux mêmes obligations., ou qui a sur son territoire une municipalité ou une cité, assujettie aux obligations linguistiques de la loi, doit offrir les services et les communications dans les deux langues.
Plus de 30% d’anglophones à Dieppe
La population de la capitale économique de l’Acadie du Nouveau-Brunswick a augmenté de 10,8% en cinq ans. Sur le plan purement linguistique, les proportions ne sont pas les mêmes. Contrairement à Cocagne et à Memramcook, la Ville de Dieppe était déjà soumise aux dispositions de l’article 35 de la LLONB.
Comme pour les autres municipalités, la grille de lecture est complexe. Ainsi, en 2021, les citoyens s’identifiant de langue maternelle anglaise représentaient 26,60% des dieppois. Or, ceux-ci sont 31,8% à déclarer l’anglais comme première langue parlée à la maison. Chez les francophones, ce ratio est de 63,88% (langue maternelle) contre 66,07% (première langue parlée).
Sur cinq ans, le nombre de citoyens de langue maternelle française n’a augmenté que de 85 individus, contre 1100 personnes de langue maternelle anglaise. C’est la raison pour laquelle, en pourcentage, la population de francophones a chuté de plus de 6%. Yvon Lapierre l’a expliqué de la même manière que ses voisins : en raison de l’exode interprovincial. Pour renverser la tendance, le maire de Dieppe voudrait que les quotas d’immigrants francophones soient beaucoup plus élevés qu’ils ne le sont.
« On parle constamment de la nécessité d’un programme pour améliorer l’accès aux francophones du monde à venir s’établir chez nous. C’est un autre défi de savoir les garder. Le ministre Dominic LeBlanc est très au courant du dossier. On parle d’une construction à Dieppe pour accommoder un service spécialisé dans l’accueil des francophones en Atlantique. »
La Ville de Dieppe emploie une agente d’immigration à temps plein, et embauchera au cours des prochains mois une deuxième personne pour la seconder.
Daniel Allain s’engage envers les francophones
La réforme de la gouvernance locale, mais aussi les données du recensement de 2021 qui semblent indiquer un recul du français au sein de la population, étaient au menu du premier « déjeuner du 2e mardi du mois » post-pandémique. Cette série de conférences mensuelles avait été mise sur pause depuis l’éclosion de la Covid-19.

(De g. à d. : Gilles Chiasson, Jacques Allard, Jean J. Gaudet, Daniel Allain, Rolande Basque et Bernard Poirier. Gracieuseté)
Le premier invité de la saison était le ministre des Gouvernements locaux et de la Réforme de la gouvernance locale, Daniel Allain. L’unique Acadien siégeant au cabinet a indiqué que le gouvernement allait s’attaquer à des problèmes de société urgents comme le logement abordable, l’établissement de cliniques de santé mentale et les changements climatiques. Le député de Moncton-Est a laissé entendre à son auditoire qu’il allait se tenir debout pour que le gouvernement respecte ses obligations constitutionnelles dans le dossier des langues officielles.
« En tant que seul député acadien au sein du cabinet provincial, je me ferai un plaisir d’appuyer les droits linguistiques de la communauté francophone », a-t-il affirmé.
La prochaine conférence des Déjeuners du 2e mardi du mois aura lieu le 11 octobre au restaurant l’Iglou, à Moncton.
Des statistiques qui ne dressent pas un portrait exact des réalités linguistiques ?
Selon les statistiques, est considéré comme francophone quelqu’un dont la langue maternelle est le français. Au Québec, certains citoyens issus de l’immigration et qui parlent un français impeccable considèrent cette définition trop restrictive. Ils parlent du français comme de leur « langue maternelle adoptive ». C’est le cas de Caroline Dawson, romancière montréalaise née au Chili, dont la langue maternelle est l’espagnol.
« Je travaille et j’élève mes enfants en français mais je ne suis pas considérée comme francophone, déplore-t-elle. Il y a une part de moi qui trouve cela ridicule, étant donné que le français est la langue que j’utilise 90% de mon temps. »
Selon certains intervenants, cet exemple illustre la faiblesse des indicateurs de Statistique Canada sur les langues, dans le contexte d’une société en mutation, transformée par l’immigration. De fait, aucune donnée ne rend compte des langues utilisées dans le milieu de travail, les institutions d’enseignement, les services de santé, les services gouvernementaux et les commerces.
Le sociologue Jean-Pierre Corbeil, de l’Université Laval (QC) explique que les dernières données du recensement ne dressent pas un portrait clair de l’état du français au Canada. D’après lui, la langue maternelle n’aurait que peu de rapport avec le dynamisme linguistique, et il considère que la première langue officielle parlée à la maison n’est pas nécessairement celle parlée dans l’espace public, au travail, à l’école, ou dans les activités communautaires.
