Jean Chrétien et le sens de l’humour pour dédramatiser la politique

Hector J. Cormier

Pour commémorer un 25e anniversaire d’accession au poste de premier ministre, Jean Chrétien s’est astreint à écrire plusieurs épisodes relatant une carrière politique qui a duré cinquante ans. Aline, son épouse, lui a fortement suggéré d’écrire un livre sans prétention autre, peut-être, que celle de divertir. C’est réussi. Il l’a intitulé, tout simplement, «Mes Histoires».

Comme plusieurs autres curieux, il s’est autorisé à suivre Donald Trump depuis son arrivée au pouvoir. Et lorsqu’il en avait assez «des dérives surréalistes de celui-ci et d’écouter ses inepties», il allait s’asseoir à sa table de travail pour raconter les grandes lignes de certains épisodes de sa vie politique qui, par bout, se veulent colorés comme seul un Jean Chrétien sait l’être.

Que de choses on a à dire quand on a été, pendant cinquante ans, député, puis ministre à la charge de neuf ministères dont, entre autres, les Finances, la Justice et les Affaires Indiennes pour se hisser à la tête du parti et du pays et côtoyer les grands de ce monde.

Il y a sûrement là des sources de grande satisfaction, mais aussi des explications à certaines nuits blanches passées à se creuser les méninges pour savoir comment régler tel ou tel problème national ou international. «Le métier de politicien, dit-il, n’est pas seulement exigeant, il peut se révéler très dur et même ingrat.» Pour dédramatiser, Jean Chrétien a souvent fait appel au sens de l’humour.

Lors d’une certaine rencontre des pays membres du Commonwealth en Afrique du Sud, Tony Blair, le premier ministre du Royaume Uni, invite le premier ministre canadien à prendre une bière, question de se parler d’homme à homme. Il voulait tenter de convaincre le Canada de se ranger derrière les États-Unis et le Royaume-Uni dans la guerre contre l’Irak. George W. Bush y allait pour détruire les armes de destruction massive, et Blair, pour débarrasser la planète de «l’impitoyable tyran» qu’était Saddam Hussein.

Chrétien tint ferme, argumentant que les raisons mises de l’avant étaient peu convaincantes, et que, s’il importait de se débarrasser de dictateurs, peut-être fallait-il commencer par la grande famille du Commonwealth dont Mugabe du Zimbabwe serait sûrement en tête de liste. Blair, semble-t-il, serait devenu blanc et furieux. Les relations entre les deux se seraient refroidies. On peut le croire. Cela a donné l’occasion aux Canadiens d’être fiers d’un premier ministre qui avait su se tenu debout devant l’insistance des deux hommes puissants qu’étaient Bush et Blair. Il n’allait pas s’engager dans un conflit pareil sans qu’il y ait eu une résolution, en bonne et due forme, des Nations Unies.

Cette prise de position du premier ministre canadien a même plu à l’indépendantiste Pierre Bourgault, chef du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN). Cela fera écrire et dire à celui-ci sur les ondes de Radio-Canada que si Chrétien se devait d’être candidat à de nouvelles élections fédérales, il voterait pour lui.

Dans son livre, Chrétien ne fait mention que d’une seule artiste canadienne, notamment Marie-Jo Thério, de Moncton qui a interprété Évangéline pour les conjoints des chefs d’État au sommet du G8 à Halifax en 1995. Il en parle ainsi : «(…) c’était la plus belle façon de raconter l’histoire de son peuple. Tellement émue, l’épouse de Boris Elstine en pleurait à chaudes larmes.»

Une décision américaine qui a fort déplu à Jean Chrétien, c’est l’embargo que l’administration Bush (fils) a décrétée contre les pommes de terre de l’Île-du-Prince-Édouard pour raison de santé. En guise de revanche, le premier ministre canadien en a fait placer pendant trois jours au menu des repas officiels des chefs de gouvernements, des ministres et des fonctionnaires présents au Sommet des Amériques à Québec en 2001. Après coup, Chrétien a laissé savoir au président américain que tout le monde en avait mangé et que personne n’avait été malade. Il n’a fallu que quelques jours pour que l’interdiction américaine soit levée.

Chrétien termine son livre en vantant les mérites d’un pays comme le Canada qui fait l’envie de nombreuses personnes partout dans le monde. «C’est le pays, dit-il, de la tolérance, du partage, de la générosité, du respect des origines, des langues, des religions, des couleurs de peau, des droits de la personne, etc. (…)» Chrétien, on peut le dire, a été un champion de ces valeurs, et c’est tout à son honneur. Mes histoires est un livre d’une belle simplicité qui plaît au lecteur.

 

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